Être là

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«Papa, tâche d’être là… Je ne te demande pas d’être à l’heure… Juste de venir».

Je dois l’admettre, l’exactitude n’est pas ma plus grande qualité. Et j’abusais largement de ce défaut quand je désirais fuir.
Fuir. Ma vie, mes obligations, mes responsabilités. Ma fille avait maintenant 18 ans, et j’avais dû en tout et pour tout changer 5 couches, donné 8 repas. Le père exemplaire. Sa mère ne m’en voulait pas. J’étais comme ça. Mais ce soir, en lisant son message sur mon téléphone, j’ai senti un pincement. Presque un reproche. Me battant contre mes démons tel un héros moyenâgeux, je décidais de me rendre à sa représentation. Il le fallait. J’irai après le travail, je les rejoindrai directement sur place.
Tout le reste de la journée, je ressassais mes manquements, mes absences, tant physiques qu’intellectuelles. Combien de fois m’étais-je fait attraper à rêver, et ne pas entendre la question qui m’était posée lors du repas, d’un échange familial. La famille…un refuge ? Une bâtisse ? Une fortification ? Une prison…
Je quittai le travail bien déterminé à être là pour une fois. Je m’engouffrais dans la bouche de métro, terrorisé à l’idée de ses dents qui se referment sur moi. J’avais 8 stations et un changement. La salle se trouvait vers Belleville. J’en profiterai pour manger un morceau selon l’heure.
Cette rame me paraissait suspecte, à peine j’eus mis un pied dedans, je la sentis contre moi, avec l’objectif de me faire arriver en retard.
Une colère intérieure m’envahit alors.
« Putain ! Pour une fois que je fais un effort (ça m’apprendra) !
5 minutes de retard. Rien, pour moi, on me félicitera peut être.
J’avale les marches quatre à quatre. Au revoir le sandwich.
J’arrive devant la salle, détrempé par une pluie torrentielle. Décidément…
On m’intime de me taire, que le « SPECTACLE » a déjà commencé. À la lumière de mon téléphone portable, je retrouve les miens tant bien que mal. Tout le monde est là. Combien de fois était il resté une place libre ? Ma place… Quelques minutes pour m’installer, et alors seulement je l’ai vue. Ma fille, sublime, bondissant en fuseau noir et tunique rouge. Elle était si légère, si aérienne.
La musique, moderne, envahissait la salle en tournant, avec des basses qui soulevaient le cœur.  Ses gestes remplis de grâce trouvaient un écho dans mes yeux remplis de larmes. Ma fille, que je n’avais jamais vu danser, ma fille, là, superbe, appliquée, investie.
Je me rendais compte que je n’avais pas vu, pas voulu voir grandir mes enfants. Je ne connaissais pas leurs vies. En tous cas, je ne connaissais pas cette vie.
Pour la première fois, je me sentais fier. Et con. Je crois qu’elle m’a vu, car elle a souri en regardant dans ma direction. En tous cas je veux le croire. Oui. C’est sûr. Elle m’a vu et a souri. Ma fille.
J’applaudissais à tout rompre à la fin du spectacle, debout, comme si cet excès pourrait compenser 18 ans d’absence. Je n’étais pas dupe…
Quoi qu’il en soit, c’est ce jour là que je suis devenu papa.

Photo : Alain
Texte  : Aaron

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