Anna – Part III

Fragmentaires-N-11-01

Dehors, le vent soufflait, ses larges poumons gorgés de l’air frais et boisé de la forêt plusieurs fois centenaire. Anna portait son ciré jaune et sa jupe orangée, avait chaussé ses bottes et préparé son sac à dos. Petite bouteille d’eau, carnet, feutres et goûter léger. S’appuyant sur la pointe de son parapluie à la manière d’une canne, elle s’immobilisa quelques instants au pas de la porte du chalet. Retenant sa respiration, elle contempla la montagne qui étirait ses pics noirs, élançant haut dans le ciel le drapé soyeux des nuages éthérés. La matière souple et vaporeuse semblait tournoyer autour de la géante de pierre, telle la robe insouciante d’une jeune mariée. Un soleil mitigé glissait quelques rayons timides entres les dentelles fragiles et délicates, teintant d’un crémeux satiné le voile cotonneux.

Un peu plus bas dans la vallée, dans les plis et replis d’une terre concassée, un grand lac calme et étonnamment profond se reposait. Du chalet, niché entre cimes et eaux sombres, l’enfant ne pouvait que le deviner. Mais elle visualisait sans peine sa surface lisse et miroitante, telle une peau lumineuse concentrant en sa fine épaisseur toute la clarté céleste. Sous cette pellicule scintillante, le lac demeurait obstinément impénétrable, recouvrant de ses eaux noires la noire profondeur des roches obsidiennes qui en vallonnaient le fond. Si l’on avait beaucoup de chance et que l’on savait marier patience et discrétion, l’on pouvait apercevoir certaines nuits de pleine lune les silhouettes longilignes de poissons phosphorescents, crevant paisiblement la surface ténébreuse, y traçant de leur corps argentés le plus somptueux des ballets.

De patience et de discrétion, Anna n’en manquait pas. Quant à la chance, elle semblait accompagner le moindre de ses pas. Car, à chaque fois qu’elle avait pu s’y rendre, il ne se passait pas une nuit près du lac sans qu’elle ne put admirer le splendide spectacle, à tel point que tout autre personne qu’elle-même se serait naturellement demandé si ce n’était pas elle qui les attirait. Mais Anna était Anna, et ce genre de considérations lui étaient étrangères. Elle se contentait d’observer avec bonheur, assise, genoux contre sa poitrine, sur une large pierre noire jalonnant le bord sombre du grand lac.

Fragmentaires-N-11-03

Texte : Louise

Photos : Alain

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4 réflexions sur “Anna – Part III

    • 🙂 oui n’est-ce pas.
      C’est dans le Val d’Azun, dans les Hautes-Pyrénées. La première le col du Soulor, le seconde le lac de Suyen.
      Merci Christine.

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