Chacun son tour

snoW

C’était mon tour.
Je le savais, dès les premiers signes de la tempête, je savais que c’était mon tour.
À la ferme, on partageait tout, même la tournée des enclos.
Ce jour là, le vent avait commencer à se lever avec le jour. Les volets claquaient, et on entendait le souffle des bourrasques siffler à travers de la porte.
À 17:00, j’ai entendu papa m’appeler. Je savais. Je me suis levé de mon lit, posant mon livre à l’envers pour ne pas perdre ma page, et je me suis avancé vers l’escalier. Papa était en bas, il tenait mon anorak à la main. Il le tenait par la capuche, le manteau balançant doucement.
Je me souviens ne jamais avoir descendu aussi lentement cet escalier.
-Active un peu, il faut faire le tour des enclos, avec ce vent, les barrières ont dû s’ouvrir.
Pas la peine de discuter, ç’aurait été vain. Ici, on grandissait « à la dure ».
j’enfilais mon épais manteau, mes bottes fourrées. Je revois papa me tendre le bonnet de laine tricoté par mamie. Je l’enfonçais jusqu’aux sourcils.
Les vibrations de la porte augmentaient ma peur de sortir. Cela faisait presque sourire papa. Une sorte de baptême du feu, enfin du froid.
Le thermomètre affichait un joli 5 C° en dessous de zéro. J’ai eu du mal à ouvrir la porte, à cause de la congère formée sur le perron.
Maman n’était pas là. Elle n’aimait pas que papa me traite ainsi, « comme un homme ». Je n’étais pas un homme, j’avais 14 ans. Je savais qu’elle me regardait, coincée derrière une fenêtre, dans sa chambre, peut être dans la cuisine. J’avançais sans me retourner. À quoi bon…
Le chemin des enclos, je le connaissais par cœur, j’aurais pu le faire les yeux fermés. Mais aujourd’hui, même les yeux ouverts, je n’y voyais pas plus clair. La neige cinglait mon visage, et le vent m’empêchait d’entendre quoi que ce soit. Et la musique que je cherchais, celle des cloches des bêtes, devait se perdre au grès des portées invisibles. Vous n’avez jamais remarqué que les vents ont des noms très musicaux ? La tramontane, la brise, le suroît, le noroît, le sirocco… C’est uniquement pour faire voyager les mélodies.
Je portais la main en visière devant mon visage pour me protéger. Je progressais comme je pouvais.
Le premier enclos était bien clôturé, et je pouvais percevoir les formes des bêtes regroupées sous le chêne, près des mangeoires.
Au moins, j’avais un repère maintenant, suivre la barrière jusqu’au suivant. Sous la force du vent, les pieux de bois se couchaient. Nous allions avoir beaucoup de travail à remettre tout ça debout après la tempête. Le deuxième enclos n’était plus très loin, 50 mètres, qui en paraissaient 100.
J’ai vu tout de suite que la porte était ouverte. Les bêtes. Où étaient-elles ? La peur les avait peut être retenues de s’échapper. Je pénétrais l’enclos, direction l’abri. 1, 2, 3…7, le compte est bon. Il fallait maintenant refermer ce fichu portail avant que le vent ne cesse de souffler.
Je l’empoignais de toutes mes forces et tirais comme un damné. Rien à faire, la neige bloquait tout.
À l’aide d’une branche de fortune, je grattais pour dégager le tracé du piquet de fermeture.
C’est là, lorsque je l’empoignais de nouveau qu’en tirant, il céda. Je fut projeté en arrière avec une force telle que je ne pus retenir ma chute. En tombant, ma tête a heurté un caillou et je perdis conscience.
Combien de temps s’est écoulé avant que papa ne s’inquiète, je ne le saurai jamais, car lorsqu’il me retrouva, au milieu d’une mare rougeâtre, il était bien trop tard. Je n’étais pas mort de la chute, le sang avait beaucoup coulé car le coup était mal placé. C’est le froid qui avait eu raison de ma vie.
L’anorak ne balance plus.
J’avais 14 ans, et on est pas un homme à 14 ans…

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Texte : Aaron
Photo 1 : Alain
Photo 2 : Louise

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3 réflexions sur “Chacun son tour

  1. Arraché à ses mots pour toujours par l’appel du père, une histoire tragique mais rudement bien écrite. Et de très belles photos. C’est une superbe idée ce blog .)

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