CHARMENTERAY

A1

« Mets ton manteau. Et ferme le ! »

Je m’appelle Line, mais mes parents m’appellent Lilou. En fait tout le monde m’appelle Lilou. Je me demande même pourquoi ils m’ont baptisée Line, ils ne m’appellent jamais Line. Jamais. J’enfile mon manteau rouge en laine. Je ferme les épais boutons de bois. J’enfonce mon bonnet jusqu’aux yeux. Je suis dans la cuisine, devant la porte qui donne sur le jardin. J’aime cette maison, elle est immense et  m’a donné le goût des grands espaces. Mais là, hors de question de rester à l’intérieur. J’ai envie d’aller jouer dehors, malgré le froid sec qui est tombé sur le village comme tombe une pierre au fond d’un puits. Je ferme la porte derrière moi, coupant dans l’air les dernières recommandations de maman. J’imagine ses mots tomber dans le vide en tapant le carreau désormais fermé de la cuisine.

Je souffle, j’exhale, pour le plaisir fugace de voir la vapeur se former. Le jardin est un peu fou, mélange désorganisé d’arbres fruitiers aujourd’hui nus, d’un potager, et d’herbes pas si folles. Les murs d’enceinte sont bourgeoisement hauts. Derrière le jardin coule une rivière. Le froid a figé la vie. Les seuls bruits qui me parviennent sont les pépiements des oiseaux. On ne célèbre pas assez les oiseaux pour leur bonne humeur. Ils ne se soucient guère du climat pour être heureux. En chœur, ils répondent au geai, vigile de la forêt qui nous entoure. Je descends les trois marches de pierre blanche qui mènent au jardin. L’été, je m’y assois souvent pour prendre mon goûter, quand la chaleur retombe. Je saute de la dernière pour frapper le sol à pieds joints. Le sol est dur.

L‘herbe est recouverte de givre, comme si la terre, avec ses soucis, se couvrait se cheveux blancs. Je tape dans les mottes près du potager. Le froid les rend rebelles. Elles ne s’effondrent pas sous les attaques de mes bottes. Sous des herbes plus hautes, je retrouve un ballon dont je n’ai pas le souvenir, celui des voisins peut être. Le ballon est dégonflé, il fait triste mine, noirci. Les hexagones de cuir se décollent. Je décide de le laisser, transformant son statut de ballon abandonné à celui de sujet d’expérience scientifique de vieillissement en extérieur du cuir travaillé. Maman ne veut pas que je sorte du jardin. Elle a peur. La rivière charrie autant d’eau que de fantasmes. Au fond du jardin, une large porte donne accès à la rivière. Elle est surmontée de pics menaçants, certains mangés par la rouille. Les barreaux m’offrent une vue sur la surface gelée du virage que forme la rivière. La porte est lourde et bruyante. Maman m’entendrait sûrement.  Je pourrais passer par le trou dans le mur…  Papa l’appelle le chemin aux chats, car il les soupçonne de s’introduire chez nous par là. Il en veut pour preuve les excréments qui parsèment son potager. L’an dernier, depuis la fenêtre de ma chambre, j’avais vu un renard entrer par l’ouverture. C’était en automne. J’avais dévalé les escaliers quatre à quatre en espérant tomber nez à nez avec lui. Au diable le manteau, les souliers, les chaussettes, j’avais couru jusqu’au fond du jardin, le cherchant pendant de longues minutes. J’étais rentrée bredouille, trempée de rosée, et perplexe quant au renard magicien.

Je jette un regard vers la maison, personne. Que serait la tentation sans la jouissance d’y céder ?

A3

Sans difficulté, je me retrouve de l’autre côté quelques secondes plus tard. J’ai la sensation de respirer plus. C’est la première fois que je viens, seule.  Le printemps, l’été, on brûle souvent avec papa des après-midis à pêcher. La rivière est immobile. Sur la rive d’en face, la glace a capturé les branches audacieuses qui trempaient leurs extrémités dans le courant frais. Au milieu, des pierres gisent, hétéroclites. Des passants ont dû tenter de briser la couche de glace. Je m’approche. Elle est épaisse. On ne voit même pas au travers. Un pas, deux, je descends. Je glisse. Ma main droite agrippe des racines. Je me lâche. Ma raison retient difficilement mon corps de traverser ces trois mètres de patinoire. Je m’imagine déjà me rattraper aux branches en face. Ce ne serait pas si dur. Mon teint de porcelaine a trouvé un écho dans les cassures sonores autour de moi. Je m’allonge sur la glace pour écouter l’eau prisonnière. Le bonnet relevé, je ne reste pas longtemps l’oreille collée à la surface gelée. La brûlure du froid insensibilise mon oreille. Le bruit me rappelle celui des radiateurs, quand il y a encore de l’air dans les tuyaux.

En relevant la tête, je perçois une tache orange sur le talus. Il est revenu. Si ce n’est lui c’est donc son frère. Un renard fier et espiègle se tient en face de moi. Je me relève, et avance à quatre pattes vers lui, sans bruit. Il m’observe, se tient sur ses gardes. Il semble attendre quelque chose de moi. J’avance encore. Pendant quelques secondes, je pense à ma main plongeant dans l’épaisse fourrure hivernale de l’animal. Il s’allongerait sur le flanc, réclamant à l’image d’un compagnon domestiqué des accolades chaleureuses.

La rivière travaille, ses claquements secs effraient mon ami. Il s’évanouit dans les ronces en trois bonds gracieux. Je me trouve maintenant au milieu du cours d’eau. Je pense aux patineuses, gracieuses parmi les gracieuses.

« Lilou ! »

La voix de maman porte au-delà de la cuisine, des marches, du jardin, du mur, de la rive.

Mon regard balaie le périmètre. Les branches prisonnières sont finalement trop lointaines pour gagner ma confiance. Derrière moi, la rive semble accessible, mais je lui tourne le dos, et je suis dans l’impossibilité de bouger ne serait-ce qu’un cil. Posé devant moi, un corbeau bien décidé à se faire remarquer croasse grassement. Comment ne l’avais-je pas vu ? Il s’envole, lourd, emportant avec lui ses cris gutturaux.

Un bourdonnement grossit vers le champ de Martin. Derrière un relief de pousses de blé argentées se dessine son tracteur. Ici, on reconnaît la marque des tracteurs à leur couleur. Martin a un John Deere, un vert, c’est sa fierté. Le tracteur est énorme, c’est un géant.  Il ne paraît pas si imposant ce matin. Je le trouve même plutôt petit, trop petit pour qu’il me voie en fait. Il semble partir faire le tour de ses mangeoires à gibier. D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais vu Martin se reposer.

Avec, à la lèvre, un doux chant,
Avec, à l’âme, un grand courage,
Il s’en allait trimer aux champs.
Pauvre Martin, pauvre misère,
Creuse la terre, creuse le temps.
Le bruit du tracteur s’éloigne.

A2

« Lilou ! Lilou ! »

Mes genoux claquent de concert avec mes dents.

Mes bras sont écartés, portant l’espoir de pouvoir me retenir à l’air sec et cassant. Maman m’a raconté l’histoire de ce chien qui avait traversé la rivière. Le drame s’est déroulé le premier hiver de leur emménagement. Je n’étais pas née. Mes parents étaient jeunes encore. Papa s’occupait se ramasser des branches sèches pour démarrer un feu dans la cheminée du petit salon. Il avait entendu la bête gémir, et avait accouru. La glace avait cédé sous le poids de l’animal. Le chien avait gratté autour de lui de longues minutes avant de couler. Personne n’avait rien pu faire. La glace trop fragile empêchait de s’approcher.

Je me retourne, et je plonge vers mes racines. Je me hisse sur la berge. Assise au bord de la rivière, je jette un regard à la glace devant moi. Elle paraît intacte, avec son sourire froid du prédateur ayant raté sa proie. Ma main caresse le sol et rencontre un gros caillou. Le pauvre aura moins de chance que moi : la rivière l’avalera sans un bruit. Je me relève, me glisse par le trou dans le jardin.

Plus rien ne retarde mon retour à la maison. Je ne me souviens même pas avoir jeté un regard alentour. Je pousse la porte, la cuisine est baignée d’une chaleur douce et d’une odeur de pot-au-feu. Je fais voler mon manteau, il atterrit sur un fauteuil au velours épais. Dans quelques minutes, nous passerons à table, et je regarderai, par la fenêtre, l’épaisse porte en fer du fond du jardin.

Texte & photos : Aaron

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