Anna – part V –

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Le vent froid colorait les joues pâles de l’enfant et lui brûlait les yeux. Elle enfouit plus profondément encore ses mains gelées gantées de laine dans les poches de son manteau. Une buée blanche s’échappait de ses lèvres gercées puis s’élevait, paresseuse, enroulant dans les boucles de ses cheveux une chaleur timide et éphémère. Elle plissait les paupières, filtrant entre ses cils la luminosité éclatante de l’horizon enneigé. Malgré l’éblouissement féroce, elle distinguait au loin les formes vagues et accidentées des chaines montagneuses, leurs silhouettes familières happées par la douloureuse réverbération. Les nuages moroses agonisaient en vagues molles et lisses, chargés de glace et de terre érodée, pesant telle une coulée de lave éteinte sur un sol immaculé.
Immense. Tout lui semblait immense et changeant. Ce paysage qu’elle connaissait parfaitement avait aujourd’hui quelque chose de mouvant et d’aérien. Dès les premiers jours où elle avait appris à marcher, elle s’y était aventurée, maladroite, trébuchante, s’échappant de leur chalet à la moindre baisse de vigilance, descendant à quatre pattes ou au détour d’une chute les quelques marches du perron, ses petits doigts potelés s’accrochant aux cailloux s’extrayant de la terre, aux brins d’herbe s’épanouissant au printemps, prenant appui sur la couche neigeuse durcie par l’hiver, elle avançait inexorablement vers les sommets rocheux, entêtée malgré les  obstacles innombrables et les incessants retours forcés à la maison, elle avançait chaque jour plus près des montagnes, chaque pas plus déterminé que le précédant. À tel point que sa mère désespérée souhaitait ériger une large barrière clôturant leur maison solitaire, à tel point que son père préférait en rire, refusant d’enrayer toute forme de liberté et imaginait avec sa rêverie habituelle que la montagne elle-même appelait son enfant.
À des kilomètres en amont, après une longue et délicate ascension pour l’enfant, la roche s’effaçait soudain, semblant s’être effondrée sur elle-même, happée lors d’une terrible catastrophe naturelle par les entrailles palpitantes de la croûte terrestre, creusant dans cette enfilade de montagnes éternelles une vallée profonde et vertigineuse, en à-pic, dont on n’observait le fond boisé et le village qui l’occupait que par très rare temps clair. Ces jours de ciel dégagé, lorsqu’on s’approchait au bord du précipice, la vallée en contrebas paraissait hérissée de roches déchiquetées ressemblant à cette distance à de vulgaires échardes plantées dans la chair végétale, vestiges barbares de ce surnaturel effondrement. Mais la grande majorité de l’année, village et bois disparaissaient dans les profondeurs impalpables et laiteuses de l’atmosphère car, aux bords de ce gouffre abyssal, ceinturé par la chair obsidienne des massifs alpins, un immense lac nuageux s’épanouissait, bain généreux et luxuriant piégeant dans ses eaux cotonneuses le miel, l’ambre et le safran des rayons solaires. Un bout de ciel divin, s’aventurant là, échappé de son territoire céleste et interdit, pour se désaltérer aux racines de la terre et y goûter le sel humain.

L’enfant avançait sur la neige et la neige l’accueillait, guidait sa marche, absorbant dans sa fragile épaisseur le pas précédant, la rapprochant peu à peu du gouffre. Elle connaissait ce lieu pour l’avoir souvent vu en rêve, vision tendre et mouvante vacillant sous ses paupières closes. Pourtant l’émerveillement demeurait intact et vibrait intensément au creux de sa poitrine, irradiant dans chaque parcelle de son corps le bonheur absolu d’être enfin arrivée.

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Photo 1 : Alain

Texte : Louise

Photo 2 : Aaron

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