Sunset Motel

Fragmentaires-19-01

Deux jours. Il m’aura fallu deux jours pour gagner ce motel depuis ma minable banlieue grise. Je vous rassure, elle n’est pas si grise. Elle ne l’est qu’à mes yeux, fatigués de s’ouvrir constamment sur le néant de mon existence.
Depuis 4 ans, j’essayais en vain de faire converger mes pensées, de les rassembler pour en extraire un sens, une histoire. Et chaque soir, les pages rédigées prennaient la même forme, une boule, et la même destination, la poubelle. Indifféremment, même lorsque je m’aventurais vers des pistes nouvelles, je passais du médiocre au pire. Jusqu’à la semaine dernière. Je traînais depuis quelques jours une mauvaise toux que je décidais de soigner. Je me rendis donc chez mon médecin traitant, celui qu’on paie un euro moins cher. Six personnes devant moi, le petit bonheur des consultations sans rendez-vous. L’avantage, c’est que rester une heure dans un espace confiné avec six personnes malades est l’assurance de repartir avec  quelque chose si toutefois on arrivait sans rien. Je suis entré en balayant la salle du regard à la recherche d’une chaise libre, et de la pile de magazines, histoire de minimiser mes efforts.
Bonjour madame, bonjour monsieur.
J’ai attrapé un numéro de Géo un peu passé. Une fois assis, j’ai réalisé que je n’avais pas envie de lire cette revue, mais la faignantise eut le dessus sur ma volonté. L’histoire de ma vie.
En grand fainéant, je rêvais dès petit d’être inventeur. Je suis persuadé que les découvreurs les plus déterminants étaient des cossards du meilleur cru. Inventer pour faire moins. Un idéal de vie, à un détail près. Pour inventer, il fallait aussi être sacrément dégourdi, et en ça je ne brillais pas.
J’ai donc ouvert avec plein d’incertitudes ce concentré de frustration. Rêve petit banlieusard, rêve. Le premier, qui fut aussi le seul article avant ma fuite évoquait le Michigan. On y voyait la photo d’un motel entre Detroit et Ann Arbor, au bord de la route 96. C’est là-bas qu’avait séjourné Devon Hartlig, le romancier prolifique, pour écrire la majeure partie de son oeuvre.
Dans la seconde, j’ai su que c’était là.
Là que tout prendrait forme, enfin. Qu’ils aillent tous se faire voir, malades, parents, amis. Je suis rentré à la hâte, sans consultation et plus riche d’un magazine.
Le temps des formalités de départ, de celles qui vous font maudire le monde, je partais. Avec moi, j’emportais un sac maigre, un article, deux romans achetés à la FNAC, mon passeport et mon visa. Je pris aussi mon appareil photo, par habitude, pour capter l’ambiance. J’avais toujours fait ça. Mes photos n’avaient jamais intéressé que moi mais elles me servaient de support, d’éléments de référence.
Pendant le vol, j’eu le temps de considérer la grandeur de cet écrivain, Devon Hartlig, et celle de la prétention de mon entreprise. Comment moi, Ruben, fils d’immigrés nord-africains, j’avais pu imaginer une seconde me transformer en écrivain aux 180 000 livres vendus en 2010 ?
Ce type était d’une efficacité rare. Ses mots, ses tournures, sa syntaxe, étaient autant d’armes qui me braquaient l’âme.
Pour me vider l’esprit, troublé par ces evidences, je pensais à mon arrivée. J’avais décidé de louer une voiture à l’aéroport. Je n’aimais pas atterrir trop près d’une destination. Je m’arrogeais ainsi le droit de m’échapper, de changer de plan.
Je suis arrivé aux aurores à Toledo, Ohio, porte d’entrée du Michigan.
Le temps de percevoir mon véhicule, et je m’engageais sur la 475, avec Ann Arbor en ligne de mire. La voiture crachait un son country trop cliché que je troquais contre les écouteurs de mon smartphone.
Halte dans le premier Coffee Shop pour essayer d’émerger un peu de mon manque de sommeil.
J’y étais. Oh oui, j’y étais. Fini la grisaille. Ici, même le gris avait un côté grandiose, fascinant. Mon moral se mit à remonter au fil des minutes.
Oui, j’arriverai à écrire ce roman moi aussi. Bien sûr je n’étais pas Devon Hartlig, mais je pouvais y arriver. Et puis, Devon Hartlig savait-il qui il était quand il s’attablait, cigarette au bec, dans sa chambre avec vue sur parking ?
Non.
Je gagnais le Sunset Motel en fin de journée, mais je n’y vis ni soleil, ni coucher. Impossible de fermer l’oeil. Le réceptionniste avait compris ma détermination et avait eu la gentillesse de m’octroyer la chambre du génie. La chambre était monacale. Un lieu de passage. Je m’interrogeais longuement sur le choix de résider dans un lieu aussi austère. La télévision aux 150 chaînes des voisins vomissait ses publicités pour des céréales au maïs. Détail de goût, la moquette était épaisse et ornée de jolis motifs. Le réceptionniste, briseur de charmes m’expliqua qu’elle était le fruit d’une opération de déstockage d’un entrepôt voisin. J’enviais une seconde le pragmatisme de cet homme. Si seulement j’avais pu m’en contenter.
Je décidai alors de prendre une douche brûlante, pour me réveiller ou pour m’endormir, quitte ou double. Ce fut triple, car je me suis réveillé trois heures plus tard, en peignoir. Le froid me pinçait les pieds.
Je sortis mon bloc-notes et mon stylo bon marché. Les pages s’enchaînèrent jusque tard dans la nuit.
Soudain, j’ai saisi que je tenais la réponse à mes questions. Peu importait l’endroit ou l’époque, même si j’avais dû faire ce voyage pour m’accomplir. En lisant cet article, j’avais juste choisi d’être écrivain. Et ce voyage, c’était juste celui de la confiance en moi.

Fragmentaires-19-03

Texte : Aaron

Photo 1 : Louise

Photo 2 : Alain

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