Absurdus balineae – I

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Le soleil s’était levé tôt dans la matinée, se hissant laborieusement au-dessus de la ligne fuligineuse des collines environnantes. Invisible à présent, il demeurait néanmoins de sa splendeur matinale une blancheur vibrante, diffusée par la brume laiteuse qui flottait sur l’herbe grasse de la clairière. Au loin, les cimes d’une rangée d’arbres faméliques se dressaient de concert, blotties les unes contre les autres, réunissant la force de leurs doigts décharnés pour retenir la chair opaline du léger brouillard et en habiller leurs maigres silhouettes.

Le grognement sourd de la rivière cascadant sur les gros rochers noirs, aussi lisses que des joues d’enfants, s’était fait discret, étouffé par l’air humide pesant sur la fin de matinée.

Le temps semblait suspendu, ses secondes cristallisées dans la nappe dense d’air gelé. Les trilles graciles des oiseaux pourtant nombreux dans les environs s’étaient raréfiés pour finalement s’éteindre. La forêt retenait son souffle, à l’affût du moindre bruit suspect, d’un événement saugrenu qu’elle pressentait jusqu’aux tréfonds de ses racines. L’ensemble de ses habitants, petits et grands, se tenait aux aguets.

 

 

Le premier Homme émergea au sommet d’une étroite colline, sa silhouette sombre se détachant, filiforme, d’un ciel aussi pâle que le lait. Il était vêtu d’un long manteau noir en laine chaude dont seules dépassaient de robustes bottes de cuir de même couleur, patinées par les kilomètres. Son visage disparaissait sous une large capuche rabattue sur ses longs cheveux de jais. Il marchait à vive allure, du pas ferme du voyageur couvrant d’interminables distances, quelle que soit la rudesse du terrain. Il avançait vers l’objet incongru trônant au milieu de la clairière tel un autel érigé à la gloire d’un Dieu farceur.

Si l’on dressait l’oreille, et peut-être était-ce ce qui occupait tant le bois vénérable, l’on percevait, émanant de l’inconnu, marmonnements exaspérés et soupirs à fendre l’âme, un énervement manifeste que l’on pressentait jusque dans ses pas foulant furieusement l’herbe molle, son pied cognant cailloux et bouts de bois mort qu’il envoyait paître quelques mètres plus loin. Il s’arrêta net devant la baignoire en émail blanc, longue de plus de deux mètres, et remplie à ras bord de ce qui fût une eau sale et croupissante, à présent aussi solide et miroitante qu’un iceberg. Ses grommellements s’étranglèrent alors et le silence n’en fût que plus assourdissant. L’individu, toujours invisible sous son lourd capuchon, parût retenir son souffle, tout comme la nature qui l’enveloppait, perchée sur son osseuse épaule à l’affût de la moindre réaction.

Ce fût finalement un tonitruant « Et merde ! » qui s’échappa des lèvres crispées du taciturne énergumène et transperça la brume blême tel un carreau d’arbalète annonciateur du début des hostilités.

Vexée par tant de disgrâce, la forêt revint alors à elle-même, libérant ses petits habitants du mutisme qui les muselaient, préparant les plus grands à agir si la nécessité s’en manifestait. Outrée qu’un tel langage puisse être employé en ce lieu sacré, la rivière entonnade bon cœur les gazouillements sibyllins dont elle avait le secret, espérant masquer de sa cristalline musique les odieux gargarismes de ce non moins odieux personnage.

 

Des bruits de pas précipités résonnèrent du versant opposé de la colline et la silhouette replète d’un deuxième Homme apparut soudain pour dévaler maladroitement la pente honorable menant à l’objet convoité, responsable d’un voyage ayant duré deux interminables semaines. Le nouveau venu, bien plus court sur patte que son prédécesseur et le visage rubicond ruisselant de transpiration, rattrapa son compagnon en claudiquant péniblement. Il stoppa net dans un torrent d’essoufflement et de râles maladifs. Une quinte de toux mémorable le courba alors en deux, déchirant sa déjà difficile respiration en une succession de sifflements et d’inspirations désespérées. Il resta de longues secondes ainsi recroquevillé sur lui-même, les bras serrés sur ses côtes douloureuses, incapable de parler, tentant malgré tout d’inhaler un peu d’air frais par goulées salvatrices. Retrouvant un semblant de lucidité, il tâtonna dans son dos à la recherche de sa besace dont il sortit une belle gourde en peau. Il en but bruyamment de généreuses gorgées qui lui extorquèrent un sonore « ah ! » de satisfaction. Puis ses yeux tombèrent, atterrés, sur l’énorme bloc de glace comblant l’objet ci-dessus cité, et un « oh » de stupéfaction mourut lentement sur les lèvres tremblotantes. Il osa, enfin, un coup d’œil craintif vers son gigantesque voisin, d’au moins deux fois sa taille, ce qui l’obligea à plus ou moins se tordre le cou. L’intéressé sortit de son inquiétante immobilité et rejeta avec rage son capuchon sur ses épaules, dévoilant ainsi un visage oblong dont les traits, taillés à la serpe, encadraient deux prunelles azur dévorées par la fureur. Le petit homme rentra instinctivement la tête entre ses épaules et ses doigts gantés de rouge vif coururent se réfugier dans les épaisseurs de ses vêtements bariolés.

 

–       Voilà ce qu’il en coûte d’écouter tes insupportables balivernes, Farto !

–       Ce ne sont pas des balivernes, Maître Référent, je vous en conjure !

–       Alors comment expliques-tu ÇA ! Je suis curieux de t’entendre, cracha l’homme en noir.

–       Je… Je ne comprends pas, Maître Rodhan. C’est impossible. Impensable. Co… Comment cela a-t-il pu arriver ?

–       Balivernes, sottises, foutaises, ce que tu nous as raconté, maudit saltimbanque ! Crois-moi, cela ne restera pas impuni ! cracha-t-il en brandissant un poing menaçant vers le nabot qui parvint à se recroqueviller, chose incroyable, sur un espace plus réduit que celui qu’il occupait déjà.

–       Pou… Pourtant les signes étaient clairs. Je vous assure… Je vous jure… balbutia l’accusé en reculant prudemment de quelques pas.

–       Aussi clairs que l’eau qui croupissait là-dedans, il faut croire.

–       Laissez-moi au moins essayer, Maître référent, ne nous laissons pas décourager par un minuscule glaçon de rien du tout, geignit-il.

–       Ce voyage n’a que trop duré et Dieu sait que je n’ai plus de temps à perdre !

 

L’homme colérique balança un cinglant coup de pied dans l’émail lourd de la baignoire, geste qu’il se hâta de regretter lorsqu’une fulgurante douleur irradia le long de son tibia. Lèvres pincées par un effroyable rictus où se mêlaient sans parvenir à se départager, colère et souffrance, il procéda à un vif demi-tour et, avec toute la dignité dont il était encore capable, recoiffa son capuchon avant de revenir sur ses pas, clopin-clopant. Son serviteur ventripotent trépignait sur place, indécis, hésitant entre veiller sur la baignoire maltraitée ou courir ventre à terre derrière son supérieur pour lui prodiguer moult excuses mielleuses et bien senties. Après tout, sa vie était en jeu.

 

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Texte : Louise
Photos : Alain

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