Le Dernier Rempart – Partie I

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Le feu brûlait paisiblement dans le grand âtre en pierre brute de l’auberge, réchauffant plus que nécessaire la grand-salle déjà comble. La fermeture quotidienne de la mine et les bourrasques froides de l’automne naissant avaient conduit les pas fourbus des villageois sur le chemin bien connu de « Le Dernier Rempart », seul lieu de repos et de gaieté de leur petit bourg isolé, perché sur le flanc Nord des Monts Éternités. Comme chaque soir en cette saison, la maigre population locale s’y était réunie afin de goûter la fameuse soupe du jour – Eita la cuisinière excellait dans l’art de manier les ingrédients anodins et d’en tirer des saveurs à la fois nouvelles et délicieuses – de s’abreuver de chocolat fumant à la cannelle pour les plus jeunes, de vin chaud aromatique ou de bière brune pour les autres.

Roban, le propriétaire des lieux, s’installa à sa table attitrée et prit une gorgée de l’alcool chaud agrémenté d’épices voluptueuses. Il laissa échapper un « ah ! » de satisfaction alors que le breuvage coulait telle du feu liquide le long de sa gorge pour apaiser sa carcasse que les entrailles de la Montagne avait congelée. Décidément, Eita n’avait pas sa pareille pour chouchouter les papilles de ses clients. Enfin réchauffé, l’homme massif posa son dos douloureux contre la pierre tiède des murs de son humble commerce et jeta autour de lui un regard plein de douceur et de contentement. Les gosses du village s’étaient rassemblés, tous âges confondus, près de la cheminée et s’amusaient bruyamment avec les pions noirs et blancs d’un jeu que des aînés avait ramené des plaines lors de leur ravitaillement mensuel. Les adultes n’étaient pas en reste : certains s’adonnaient déjà à leurs sempiternelles et houleuses discussions au sujet de leur journée de labeur, chaque équipe cherchant à s’imposer haut et fort comme la plus experte dans l’exploitation du filon dont ils étaient responsables et ce, bien entendu, dans le strict respect de leur Art et de leur savoir-faire séculaire. D’autres, encore, lassés par ces conversations qui ne menaient à rien, préféraient s’entraîner dans un coin plus dégagé de la salle, jouant à un tout nouveau jeu d’adresse consistant à viser le centre de cercles concentriques avec de petites flèches, un peu plus longues qu’un doigt, lancées à la main. Entre les rixes verbales et la cacophonie des rires avinés, l’animation était à son comble.

Un éclair zébrant le ciel obscurci attira l’attention de Roban qui scruta l’extérieur à travers la fenêtre embuée. Une pluie drue et glaçante se déversait sur les maisonnées agrippées les unes aux autres autour du grand monument de pierre noire qui constituait le centre du village. Même à cette distance, l’aveuglante blancheur de la foudre éclairait par intermittence les mystérieuses inscriptions qui ceinturaient le bloc poli en quatre faces parfaites, formant un parallélépipède deux fois plus haut que l’auberge.

Les sourcils de Roban se froncèrent d’inquiétude. Un temps pareil ne s’observait pas tous les jours dans le coin. Un peu plus tôt dans la journée, alors que le soleil disparaissait derrière l’horizon cisaillé par les chaines montagneuses, le ciel jusque là d’une pureté de cristal avait couvert ses joues rosées du sombre voile de la nuit. Puis, profitant de l’obscurité, d’étranges nuages noirs s’étaient amoncelés au dessus du minuscule plateau sur lequel le village avait été bâti, s’agglutinant au-dessus de leurs toits d’ardoise comme autant de vautours auprès d’un charnier. Depuis, la pluie s’abattait sans relâche en un rideau compact que seuls les éclairs parvenaient à transpercer.

L’attention de Roban se porta à nouveau autour de lui, scrutant les visages de ses hôtes, rasséréné de constater que personne ne manquait à l’appel. Tous les hommes et les femmes du village, une petite quarantaine au total, se trouvaient bien ce soir dans son accueillante auberge. Le ciel pouvait donc se déchainer autant qu’il le voulait, les habitants de RocheBrume ne risquaient rien.

Il reprit une nouvelle gorgée de sa chope et, appuyant sa nuque contre le mur, se laissa aller à fermer les yeux. Les voix joyeuses de ses concitoyens sonnaient agréablement à ses oreilles. Il en oubliait presque le grondement insistant de la tempête.

Il allait s’assoupir lorsqu’une bourrasque de vent glacial le fit frissonner, ravivant ce sentiment de froideur qui semblait s’être installé pour toujours au creux de son estomac. Un coup d’œil en direction de la source polaire le figea sur place : une imposante silhouette noire se tenait dans l’encadrure de la porte.

Un silence de mort était tombé sur l’auberge, chaque paire d’yeux braquée sur la longue cape qui claquait dans le vent et se découpait du rideau d’argent tombant en ruisseaux sur le seuil de la porte. Les éclairs furieux déchiraient les ténèbres sans toutefois parvenir à percer l’obscurité de la capuche de l’étranger, largement rabattue sur son visage. Enfin, il pénétrait dans la pièce, son pas lourd heurtant le plancher dans un raclement inquiétant. La porte se referma derrière lui, aussi brutalement qu’elle s’était ouverte. Le pâle crépitement du feu et le clapotis des gouttelettes d’eau s’étalant autour de l’intrus en de vastes flaques meublèrent un instant le silence alors que toute l’assistance retenait son souffle. Une main gantée surgit des lourds replis de la cape pour repousser le tissu imbibé d’eau qui coiffait l’individu.

Une cascade de cheveux de jais coula en mèches indisciplinées sur les épaules carrées du voyageur, laissant apparaître dans la lueur ambrée du feu un regard profond au bleu vif saisissant. Dans un jeu de clair obscur fascinant, se dessinèrent enfin l’arête parfaitement droite d’un nez altier, les traits séduisants d’une mâchoire carrée, une bouche pleine et sensuelle sur laquelle un charmant sourire était esquissé.

Retrouvant ses esprits la première, Lynelle, la cadette du village, se redressa d’un bond et du haut de ses trois ans tendit un doigt potelé vers l’homme qui leur faisait face :

«  T’es qui toi ? » couina-t-elle alors que le sourire de l’homme s’étirait franchement, dévoilant une rangée de dents blanches et régulières.

« Quelqu’un qui ne serait pas contre un repas chaud. Le voyage jusqu’ici n’a pas été aussi aisé que prévu, » répondit-il d’une voix de ténor.

Puis constatant que sa prise de parole ne rompait pas la glace pour autant, il effectua une savante révérence en direction de l’enfant et rajouta « s’il vous plait, charmante Damoiselle ».

Les yeux gris de l’enfant se voilèrent alors que, dans une moue méfiante, elle répondit :

« Et comment tu connais le chemin pour venir jusqu’à chez nous ? »

En effet, la question méritait d’être posée. La route qui menait à RocheBrume appartenait à ses secrets séculaires dont chaque habitant du village était le Gardien Solennel. Non contente de n’être accessible qu’aux seuls montagnards expérimentés, elle suivait un parcours qui changeait au fil des saisons et que seuls les initiés parvenaient à déchiffrer. De plus, chacun des obstacles mortels qui la jalonnait demandait un Savoir et des Compétences qui ne se transmettaient qu’entre pairs. Pas un seul membre de leur éclectique communauté ne se serait avili à en trahir le moindre détail, fût-il infime, et sous quelques conditions que ce soit. Ainsi, il était impossible qu’un quidam quelconque puisque arriver jusqu’à eux, qui plus est dans des conditions climatiques aussi effroyables. Toutes ces considérations, que chaque personne dans l’assemblée avait à l’esprit, eurent le mérite de sortir Roban de sa torpeur. Alors qu’un sentiment de malaise indéfinissable lui nouait la gorge et accélérait son rythme cardiaque, l’homme se redressa et réfléchissant à toute allure, vint de toute son impressionnante carrure s’interposer entre l’enfant et l’étranger.

Durant un laps de temps indéfinissable les deux hommes se jaugèrent du regard et le malaise de Roban en fût accentué. Son instinct lui hurlait quelque chose d’important à l’oreille et bien qu’il fût tout ouïe le message lui demeurait encore incompréhensible.

L’orage choisit cet instant précis pour décupler de rage et défier les Montagnes. Un grondement effarant ébranla la roche qui trembla sous leurs pieds. Les cieux chargés de la masse noire et malsaine des nuages s’illuminèrent d’une blancheur pure et aveuglante avant de laisser l’obscurité fondre tel un raz de marée inéluctable jusqu’aux portes du village, avalant toute vie dans ses brumes glacées. Le temps semblait suspendu, le reste du monde englouti par les Ténèbres. Seul l’âtre rougeoyant de l’auberge palpitait encore dans le Néant.

Imperturbable, l’étranger pencha la tête sur le côté d’une curieuse façon puis paumes en l’air en guise d’apaisement, reprit la parole.

« Peut-être serait-il plus sage que j’ôte ce vêtement qui souille votre noble sol, Aubergiste ? »

Le ton moqueur de sa voix lorsqu’il prononça ce dernier mot n’échappa pas à Roban, qui, bien que tous ses signaux d’alarme soient au rouge, opina lentement du chef. Quelque chose dans les traits du nouveau venu lui paraissait étrangement familier. Peut-être était-ce son regard d’un bleu si lumineux qui l’épinglait tel un vulgaire papillon exotique au fond de sa boite. Ou encore sa posture, féline, à la fois noble et menaçante, cette façon de bouger en économisant ses gestes, qui le faisait ressembler à un prédateur en chasse.

L’homme ôta sa cape d’un geste désinvolte et la posa avec familiarité sur le dossier d’une chaise libre, évoluant dans la salle commune comme s’il rentrait à la maison après un trop long voyage. Puis il s’installa à une table inoccupée, adressant en chemin un regard amusé au maitre des lieux. Roban n’aurait pu expliquer pourquoi mais, avec une parfaite symétrie, il cala sa démarche sur celle de l’inconnu et vint se placer en face de lui, mains en évidence et coudes posés sur le bois poli.

Le duo resta un long moment sans parler, se défiant du regard, alors que peu à peu, la salle reprenait timidement vie. Malgré la tension palpable, les enfants firent mine de s’intéresser à une nouvelle partie, alors que les adultes reprirent leurs conversations en chuchotant. Bien sûr, personne n’était dupe et chacun s’attendait à ce que la violence explose à tout moment.

Par-dessus le comptoir, Eita adressa une requête muette à Roban qui hocha brièvement la tête. Les joues en feu, la rouquine s’empressa de les rejoindre, un grand bol de soupe fumante entre les mains qu’elle déposa devant leur indésirable « invité » avant de détaler dans un froufroutement de jupes et de rubans.

« Comment ne pas vous remercier devant tant de générosité spontanée ! » ironisa l’homme aux cheveux de jais en trempant sa cuillère dans l’onctueux breuvage.

Une fois encore l’Aubergiste ne releva pas la pique, trop occupé à scruter le visage énigmatique qui lui faisait face. Où avait-il déjà vu cet homme ? Qu’était-il venu chercher ici ?

« Certes, le voyage fût éprouvant. Mais il en valait la peine. Ne serait-ce que pour cela, » continua le voyageur en désignant le contenu de son bol, la mine appréciatrice du gourmet devant un met de grande qualité. « Toutes mes félicitations, ma belle dame ! » lança-t-il en saluant noblement Eita, laquelle vira au cramoisi et jeta un regard gêné à Roban.

L’aubergiste se contraint à rester immobile et à garder patience, alors que ses muscles tétanisés commençaient à le faire souffrir. Des gouttes de sueurs perlaient à ses tempes et l’adrénaline pulsait dans ses veines. Toute cette tension lui était d’autant plus insupportable qu’il ne savait pas exactement ce qu’il craignait. Il ressentait pourtant jusqu’aux tréfonds de son être tous les signaux avant-coureurs d’une catastrophe imminente. La simple hypothèse que ses protégés puissent risquer leur vie l’exhortait à décupler sa vigilance. Non, il ne tolérerait pas qu’il leur arrive quoi que ce soit.

L’intrus acheva tranquillement sa soupe, puis en reposant avec soin sa cuillère sur le côté, reprit son monologue d’un ton badin.

« Évidemment, vous vous doutez que je ne suis pas venu jusqu’ici pour un simple repas, aussi agréable soit-il. » Son regard prit un éclat menaçant. « N’est-ce pas, Roban ? »

Le cœur de l’Aubergiste rata un battement. Comment pouvait-il connaître son nom ? Il accusa le choc mais refusant de céder plus de terrain qu’il ne l’avait déjà fait, il répondit du tac au tac :

« En effet, Étranger. Cette éventualité ne m’avait pas effleuré l’esprit. »

Il se redressa alors sur sa chaise prétextant un changement de position pour glisser une main discrète sous la table en direction de l’arme qu’il portait à sa taille. Cette même arme qu’il n’aurait jamais cru un jour utiliser dans sa propre auberge.

Le visage de son interlocuteur se fendit d’un sourire carnassier.

« Vous seriez prêt à tout pour défendre les vôtres, n’est-ce pas, Grand Armurier ? »

Roban avait fini de s’interroger sur l’effarante étendue des connaissances de l’homme au regard bleu, fini de se demander d’où il tirait ce savoir jalousement gardé depuis des siècles. Seul comptaient à ses yeux les enfants qu’il protégeait, les hommes et les femmes qui l’épaulaient de leur plein gré dans le dur labeur qui était le sien. S’il devait donner sa vie et plus encore, son âme, pour les épargner, il n’hésiterait pas une seconde. Car aussi ingrate soit-elle, leur tâche n’en demeurait pas moins aussi indispensable que sacrée. Et ce qu’ils extrayaient des profondeurs béantes de la Noire Montagne méritait tous les sacrifices.

« Bien plus encore que vous ne pouvez l’imaginer, » siffla Roban la mâchoire serrée alors que ses doigts se fermaient sur la pierre bleue qui crépitait dans l’étui de cuir pendu à sa ceinture.

De ses prunelles aussi brûlantes que les Ténèbres, l’étranger jaugea l’aubergiste, décryptant sur ses traits tendus la farouche détermination qu’on lui opposait. Puis, il éclata d’un rire tonitruant qui couvrit le vacarme de l’orage et déstabilisa Roban.

« Vous n’avez pas été choisi à la légère, Grand Armurier. Voilà qui me rassure. »

L’homme épousseta son plastron en cuir épais comme pour se débarrasser d’une poussière insignifiante puis reprit la parole.

« Pourtant votre courage ne suffira pas à sauver chacun d’eux. »

D’un geste de la main, il embrasa la salle et l’ensemble de ses occupants dont il avait gagné pour l’occasion la plus parfaite attention.

Lynelle qui s’était rapprochée d’eux et avait posé sa tête blonde contre la poitrine de Roban, foudroya de ses grands yeux coléreux l’homme qui leur faisait face.

« On a pas peur de toi, de toute façon ! On sait se défendre contre les gens qui veulent piller nos mines. » jeta-t-elle en serrant ses petits poings.

— Pourtant tu devrais avoir peur, jeune enfant. Ne serait-ce que pour conserver la vivacité qui est la tienne. Elle pourrait vous être utile à tous d’ici peu. »

D’une main ferme et pourtant précautionneuse, le maître des lieux repoussa la fillette.

« De quel droit venez-vous chez nous pour proférer vos menaces, Étranger ? » cracha-t-il à bout de patience alors que d’un impérieux regard il ordonna à Lynelle de rejoindre le coin du feu et de ne plus bouger.

Une fois que l’enfant fut hors de portée et qu’il se fût assuré que personne d’autre ne s’interposerait entre lui et son adversaire, il délogea de la sacoche son dangereux contenu. Au contact de ses doigts, la pierre se mit à palpiter et la colère se déversa en vagues pulsatiles dans les veines de l’Armurier. La puissance du joyau contracta ses muscles, électrisa son corps qui se préparait déjà à l’attaque.

« Rentrez votre Arme, Maître ! gronda l’inconnu d’un ton qui ne souffrait aucune désobéissance. Outre le fait qu’elle n’aura aucun effet sur moi, je vous suggère d’en faire économie en prévision des jours à venir. »

Comme Roban s’immobilisa, estomaqué par ce qu’il venait d’entendre, l’autre continua :

« Croyez-moi. Malgré les apparences, je ne suis pas votre ennemi. Mais plutôt un… Messager. »

Ce mot sembla l’amuser follement car un large sourire étira ses lèvres.

« Cessez vos devinettes, Étranger ! Que va-t-il se passer dans les jours à venir ? » s’enquit l’Armurier d’une voix rauque, refusant toutefois de lâcher la pierre qui scintillait dans le creux de sa main.

Indifférent, l’homme lui tourna le dos et faisant rouler les muscles de ses épaules, se saisit d’une chope traînant sur une table pour y boire une généreuse gorgée.

« L’automne est là, comme vous avez dû le remarquer, Maître. Et malgré les calendriers archaïques dont vous disposez ici bas, je ne doute pas que vous sachiez compter les décans. Faites le calcul vous même. Vous comprendrez… »

Puis, semblant mettre un point final à leur discussion, il récupéra sa cape et s’en couvrit les épaules d’un ample mouvement qui fit voleter de minuscules gouttelettes d’eau en arc de cercle autour de lui.

« Je m’attendais néanmoins à ce que vous soyez mieux préparé à ma venue, Armurier. Certes l’attente fût longue de quelques siècles. Mais tout cela était prévu. »

Il s’engagea alors vers la sortie et embrassa de son regard intense l’assemblée dont il détailla chaque membre, faisant reculer les villageois sur son passage.

« Oh ! J’allais oublier ! »

Il se retourna et marcha vers Roban, semblant dévorer l’espace par sa seule présence. Avant que l’intéressé ne puisse esquisser un geste, il déposa sur la table un petit paquet scellé à la cire puis s’éloigna sans ajouter un mot.

Hypnotisé par l’objet placé devant lui, le Grand Armurier ne vit pas l’homme à la cape franchir le pas de la porte.

Une bourrasque glaciale fit frémir le feu dans l’âtre et la porte se referma dans un claquement sec.

Roban tendit une main tremblante vers le pli qu’il décacheta en retenant son souffle. Même s’il savait ce qu’il contenait, il avait besoin de voir. Les conséquences étaient trop dramatiques pour que ses seules déductions ne le forcent à accepter l’inéluctable. À l’intérieur de l’épais papier de noble facture, une pierre polie aussi noire que l’ébène scintillait sous la lumière ambrée des flammes. Au centre de l’obsidienne, un seau familier avait été gravé : un œuf au creux duquel était serti un saphir.

L’horreur déferla sur le Maître qui se rua jusqu’à la porte et l’ouvrit à la volée.

« Oracle ! Je vous en conjure, revenez ! »

La pluie glaciale s’abattit en trombes déchaînées sur ses épaules, giflant son visage et son torse déjà transis de froid. L’eau ruisselait sur son front et sur ses yeux, l’empêchant de distinguer quoi que ce soit.

Un double éclair illumina l’autel Noir des Aînés qui trônait au centre de la place et pendant une fraction de seconde, Roban crut y voir la silhouette musculeuse du voyageur, une paume appuyée sur la pierre sacrée.

« Oracle ! De combien de temps disposons nous ?

Mais le rugissement du ciel étouffa sa voix.

Et l’ombre intangible et vaguement humaine se dilua dans les Ténèbres, laissant le Maître Armurier seul avec sa terreur, le sceau des Révélations crispés entre ses doigts.

Le compte à rebours avait commencé.

 

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Photos : Alain
Texte : Louise

Absurdus balineae – II

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Farto ne pouvait se résoudre à abandonner l’objet qu’ils n’avaient localisé qu’au coût d’efforts surhumains et plus d’une fois désespérés. Les petits yeux globuleux du nain tressautaient compulsivement de la sombre silhouette du Maître s’éloignant à grands pas à l’émail immaculé du supposé divin récipient, reposant, stoïque, à ses pieds. Les paumes de ses mains se mirent à le démanger tant son incertitude était intense. Il les frotta vigoureusement pour soulager la désagréable sensation. Des images de tortures plus inventives les unes que les autres se succédaient dans son esprit confus et, une fois encore, sa respiration s’accéléra à en devenir haletante. Il en était encore là de son cruel dilemme, tétanisé par les futurs possibles se déployant à ses pieds telles des plantes carnivores affamées, lorsque son jovial compagnon disparut derrière la colline.

 

Ce fut peut-être cette rupture de contact visuel qui acheva de décider notre homme, car ses tremblements s’estompèrent et il dévora des yeux la baignoire et son indésirable contenu. Foi de sorcier, il ne serait pas dit qu’il n’aurait pas au moins essayé ! Il venait de subir deux semaines de chevauchée inconfortable sur un canasson récalcitrant dans une contrée infestée de bêtes sauvages et de guerriers sanguinaires, il refusait donc d’abandonner si près du but ! Qu’avait-il d’ailleurs à perdre maintenant que l’autre cul pincé (Pardon, Oh Raven ! Accorde-moi ta miséricorde pour ce blasphème !) le prenait pour un charlatan ? Le Maître n’avait toléré sa présence durant ce périple que parce qu’il représentait sa seule chance de retrouver Le Passage. S’il doutait à présent de son don, plus rien ne l’arrêterait pour lui rappeler à quel point il haïssait ceux de son espèce. Le châtiment serait exemplaire. Et affreusement douloureux. Il devait donc tenter le tout pour le tout pendant qu’il était encore temps. Certes, la glace représentait un obstacle majeur qu’il ne fallait pas négliger, à moins d’être fou ou stupide. Par chance et malgré les apparences, Farto n’appartenait à aucune de ces catégories. Il se refusait à perdre espoir. Continuant d’observer d’une œillade suspicieuse le bloc glacé trop scintillant pour être honnête, il se mit à tourner autour de la maudite chose, tel un prédateur cherchant son angle d’attaque. Après tout, la prophétie vieille de plusieurs siècles pouvait s’avérer partiellement erronée. Les Passeurs Blancs, ces gardiens sacrés de la Parole Originelle chargés de la transmettre à travers les âges aux seuls Hauts Dirigeants et Maîtres Premiers, ne jouissaient pas non plus d’une réputation sans faille. Il fallait reconnaître que la nature même de leur mission prêtait à commérages : vendre au plus offrant lesparoles saintes constituait déjà en soit un manque certain de classe. On racontait également dans les bas-fonds et le petit peuple que plusieurs représentants de l’Ordre s’autorisaient des écarts de retranscription de la Sainte Parole. On les accusait d’en pimenter le récit, afin d’en monnayer plus avantageusement encore les menus détails des obscures prophéties. Bien sûr, de tels échos blasphématoires se murmuraient sous le manteau sans trouver d’écho officiel tant il était suicidaire de médire sur les élus de l’Oracle, protégés par tout ce qui portait le nom de soldats dans le royaume. Pour avoir assisté à quelques scènes mémorables dans des tavernes aussi peu reluisantes que ses fonds de culottes, Farto aurait gagé son honneur sur le bien fondé de leur mauvaise réputation. Non, ces Passeurs Blancs ne valaient pas un écu d’or. Une fois gorgés d’alcool, peu leur importait les secrets des hautes sphères et le statut de leur oratoire, ils devenaient aussi bavards et affabulateurs que la pire des concierges.

 

Lançant de petits regards apeurés aux alentours, Farto défit ses gants de cuir qu’il laissa fébrilement choir à ses pieds telle une femme de petite vertu se débarrassant de son dernier vêtement. Chose extraordinaire, il libéra par ce geste des mains délicates aussi fines que lui-même était épais. La peau ainsi dévêtue dévoila alors un enchevêtrement complexe et chatoyant de tatouages colorés. L’effet était de toute beauté. Une véritable œuvre d’art au réalisme saisissant. Bien que les dessins fussent majoritairement dissimulés sous les larges manches en velours sang et or de son pourpoint, on discernait, enroulé sur chacun des avant-bras du nabot bedonnant, la silhouette musclé et longiligne d’un étrange animal recouvert d’écailles. Les reflets irisés d’émeraude et de saphir ondoyaient sous la lumière pourtant diffuse du soleil. Les corps des deux supposés reptiles paraissaient prendre vie à chaque mouvement de son propriétaire.

Farto fit alors danser ses longs doigts fluets dans l’air chargé d’humidité, tel un pianiste s’échauffant avant son concerto. Il avait beau être certain de prendre la bonne décision, il n’en jeta pas moins des regards inquiets vers la colline, craignant que le Maître ne revienne sur ses pas. Pour sûr, celui-ci n’apprécierait guère son initiative qu’il assimilerait sans surprise à un acte de rébellion. Et peut-être était-ce le cas, après tout ? Pourtant emprunt d’un respect docile envers ceux qu’il appelait pudiquement ses supérieurs hiérarchiques, le nain n’en demeurait pas moins atteint par le sort que ce triste personnage et bon nombre de ses congénères, soit dit en passant, réservaient aux sorciers. Certes, les exactions commises dans le passé par les plus puissants d’entre eux ne prêtaient pas à la confiance. En quête incessante de pouvoir, ces derniers avaient maintes fois tenté de renverser la monarchie en place, mettant le royaume à feu et à sang. Devant l’ampleur des guerres intestines et conflits sanglants provoqués par ces troubles fêtes et dans l’incapacité de lutter à armes égales, le conseil des sages avait préféré, un siècle auparavant, couper largement dans le gras. Un froid matin d’hiver, avec la bénédiction du Roi Otton Le Terrible, la Révolution du Fer avait alors commencée. Des hordes de soldats armés jusqu’aux dents avaient investis chaque recoin du Royaume, fouillant maisons, caves et greniers pour y dénicher les magiciens qui y vivaient, encore inconscients du danger. Grâce aux prolixes délations du voisinage, vieillards, hommes, femmes et enfants suspectés de Magie furent passés au fil de l’épée. Durant soixante jours, l’armée perpétra une massacre sans nom, responsable de la quasi extinction des sorciers, que leur don fut qualifié de mineur ou de majeur. Pas un village ne fût épargné.Les chanceux survivants, réduit à une misérable poignée d’âmes, n’eurent pas le temps de s’ennuyer. Ceux dont les dons furent jugés dangereux bénéficièrent d’une visite approfondie des douves du château, leur nouvelle résidence dont personne ne les vit refranchir le seuil. Pour les autres, une liberté conditionnelle sous la surveillance étroite de la Garde Rouge Royale leur fut généreusement concédée, à l’expresse condition (car bien sûr il y en avait une) qu’ils mettent leurs compétences à disposition du royaume.

 

À cet instant de tension extrême où sa vie ne tenait qu’à un fil, Farto se prît à douter de ses aptitudes. Il devait sa place précaire d’assistant au sein du conseil des sages à sa capacité à percevoir les flux magiques élémentaires. Grâce à une sorte de sonar interne, il savait lorsque l’un de ses semblables puisait dans l’immense réservoir de cette énergie fondamentale. Il captait également les vibrations émises par les objets de même essence. Certes, sa perception restait approximative, parfois maladroite, mais les derniers grands maitres de l’art Réceptif avaient tous été envoyé pourrir six pieds sous terre. Par chance, ses compétences de Modeleur, un des rares dons justifiant la torture ET la mort, étaient quasi inexistantes. S’il ressentait la magie environnante, percevait sa puissance devenue sauvage et foisonnante depuis la quasi disparition des sorciers majeurs, il était lui-même incapable de la façonner. À peine pouvait-il après une intense concentration en dévier les lignes de force. C’est d’ailleurs grâce à ce manque flagrant de talent en la matière qu’il respirait encore. Il avait en outre fait preuve depuis sa plus tendre enfance d’une soumission exemplaire envers ses geôliers, et était toujours prompt à rendre de menus services pour le Roi Cibbor, petit fils du magnanime Otton Le Terrible, lorsqu’on l’y invitait. Issu de l’indésirable union entre une sorcière et un homme tout ce qu’il y a de plus ordinaire, Farto naquit plus de 70 ans après la Révolution de Fer. Lorsqu’il émergea nouveau-né sanguinolent d’entre les cuisses de sa mère, on découvrit avec horreur qu’à sa bâtardise s’ajoutait un nanisme indéniable. À cette époque déjà, les mauvaises langues n’avaient pas manqué de crier à une toute puissante punition divine face à un tel croisement contre nature. Pourtant il n’était pas le premier bâtard de ce genre, peut-être simplement le plus disgracieux. Il fut élevé dans un des deux villages fortifiés construits pour les rescapés et leur descendance. Lorsqu’au cours de sa petite enfance déjà difficile, il présenta bien malgré lui des aptitudes à la magie, sa vie s’enfonça davantage dans le mélodrame. Il grandit douloureusement dans le village prison, en compagnie d’autres bâtards, magiciens ou non, qui ne l’épargnèrent pas. Il reçu dans cet espace coupé du reste du monde, où la magie était sous haute surveillance, une rude éducation. En reprenant par le menu les innombrables méfaits imputables aux sorciers majeurs, on avait inculqué aux jeunes sangs mêlés la crainte de leurs cupides congénères. Farto s’était très tôt rangé aux opinions de ses éducateurs, persuadé du bienfait de la surveillance et des contraintes imposées à son espèce. Il n’avait pour cela qu’à constater les multiples injustices qu’il subissait de la part de ses semblables. Au fil des années, sa loyauté vis à vis de la monarchie ne fût jamais prise en défaut. Lorsqu’il atteignit l’âge fatidique de la majorité, il se vu concéder un poste mineur mais pourtant indispensable au sein du conseil. Après tout, quoi de mieux qu’un sorcier, même médiocre, pour surveiller les activités de ses pairs ?Bien conscient du nœud coulissant enserrant son cou, Farto savait encore aujourd’hui que la moindre défaillance lui serait aussi radicalement nuisible qu’à l’ensemble de ses semblables tolérés par le pouvoir. Ainsi s’appliquait-il à obéir docilement aux ordres.Pourtant, des évènements récents avaient entaché les certitudes du nain. Des idées nouvelles, qu’il aurait auparavant jugé blasphématoires, germaient dans sa cervelle torturée, nourries par son indignation croissante devant le sort réservé aux sorciers mineurs pourtant fidèles au Royaume.

(À suivre)

Texte : Louise
Photos : Alain

Absurdus balineae – I

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Le soleil s’était levé tôt dans la matinée, se hissant laborieusement au-dessus de la ligne fuligineuse des collines environnantes. Invisible à présent, il demeurait néanmoins de sa splendeur matinale une blancheur vibrante, diffusée par la brume laiteuse qui flottait sur l’herbe grasse de la clairière. Au loin, les cimes d’une rangée d’arbres faméliques se dressaient de concert, blotties les unes contre les autres, réunissant la force de leurs doigts décharnés pour retenir la chair opaline du léger brouillard et en habiller leurs maigres silhouettes.

Le grognement sourd de la rivière cascadant sur les gros rochers noirs, aussi lisses que des joues d’enfants, s’était fait discret, étouffé par l’air humide pesant sur la fin de matinée.

Le temps semblait suspendu, ses secondes cristallisées dans la nappe dense d’air gelé. Les trilles graciles des oiseaux pourtant nombreux dans les environs s’étaient raréfiés pour finalement s’éteindre. La forêt retenait son souffle, à l’affût du moindre bruit suspect, d’un événement saugrenu qu’elle pressentait jusqu’aux tréfonds de ses racines. L’ensemble de ses habitants, petits et grands, se tenait aux aguets.

 

 

Le premier Homme émergea au sommet d’une étroite colline, sa silhouette sombre se détachant, filiforme, d’un ciel aussi pâle que le lait. Il était vêtu d’un long manteau noir en laine chaude dont seules dépassaient de robustes bottes de cuir de même couleur, patinées par les kilomètres. Son visage disparaissait sous une large capuche rabattue sur ses longs cheveux de jais. Il marchait à vive allure, du pas ferme du voyageur couvrant d’interminables distances, quelle que soit la rudesse du terrain. Il avançait vers l’objet incongru trônant au milieu de la clairière tel un autel érigé à la gloire d’un Dieu farceur.

Si l’on dressait l’oreille, et peut-être était-ce ce qui occupait tant le bois vénérable, l’on percevait, émanant de l’inconnu, marmonnements exaspérés et soupirs à fendre l’âme, un énervement manifeste que l’on pressentait jusque dans ses pas foulant furieusement l’herbe molle, son pied cognant cailloux et bouts de bois mort qu’il envoyait paître quelques mètres plus loin. Il s’arrêta net devant la baignoire en émail blanc, longue de plus de deux mètres, et remplie à ras bord de ce qui fût une eau sale et croupissante, à présent aussi solide et miroitante qu’un iceberg. Ses grommellements s’étranglèrent alors et le silence n’en fût que plus assourdissant. L’individu, toujours invisible sous son lourd capuchon, parût retenir son souffle, tout comme la nature qui l’enveloppait, perchée sur son osseuse épaule à l’affût de la moindre réaction.

Ce fût finalement un tonitruant « Et merde ! » qui s’échappa des lèvres crispées du taciturne énergumène et transperça la brume blême tel un carreau d’arbalète annonciateur du début des hostilités.

Vexée par tant de disgrâce, la forêt revint alors à elle-même, libérant ses petits habitants du mutisme qui les muselaient, préparant les plus grands à agir si la nécessité s’en manifestait. Outrée qu’un tel langage puisse être employé en ce lieu sacré, la rivière entonnade bon cœur les gazouillements sibyllins dont elle avait le secret, espérant masquer de sa cristalline musique les odieux gargarismes de ce non moins odieux personnage.

 

Des bruits de pas précipités résonnèrent du versant opposé de la colline et la silhouette replète d’un deuxième Homme apparut soudain pour dévaler maladroitement la pente honorable menant à l’objet convoité, responsable d’un voyage ayant duré deux interminables semaines. Le nouveau venu, bien plus court sur patte que son prédécesseur et le visage rubicond ruisselant de transpiration, rattrapa son compagnon en claudiquant péniblement. Il stoppa net dans un torrent d’essoufflement et de râles maladifs. Une quinte de toux mémorable le courba alors en deux, déchirant sa déjà difficile respiration en une succession de sifflements et d’inspirations désespérées. Il resta de longues secondes ainsi recroquevillé sur lui-même, les bras serrés sur ses côtes douloureuses, incapable de parler, tentant malgré tout d’inhaler un peu d’air frais par goulées salvatrices. Retrouvant un semblant de lucidité, il tâtonna dans son dos à la recherche de sa besace dont il sortit une belle gourde en peau. Il en but bruyamment de généreuses gorgées qui lui extorquèrent un sonore « ah ! » de satisfaction. Puis ses yeux tombèrent, atterrés, sur l’énorme bloc de glace comblant l’objet ci-dessus cité, et un « oh » de stupéfaction mourut lentement sur les lèvres tremblotantes. Il osa, enfin, un coup d’œil craintif vers son gigantesque voisin, d’au moins deux fois sa taille, ce qui l’obligea à plus ou moins se tordre le cou. L’intéressé sortit de son inquiétante immobilité et rejeta avec rage son capuchon sur ses épaules, dévoilant ainsi un visage oblong dont les traits, taillés à la serpe, encadraient deux prunelles azur dévorées par la fureur. Le petit homme rentra instinctivement la tête entre ses épaules et ses doigts gantés de rouge vif coururent se réfugier dans les épaisseurs de ses vêtements bariolés.

 

–       Voilà ce qu’il en coûte d’écouter tes insupportables balivernes, Farto !

–       Ce ne sont pas des balivernes, Maître Référent, je vous en conjure !

–       Alors comment expliques-tu ÇA ! Je suis curieux de t’entendre, cracha l’homme en noir.

–       Je… Je ne comprends pas, Maître Rodhan. C’est impossible. Impensable. Co… Comment cela a-t-il pu arriver ?

–       Balivernes, sottises, foutaises, ce que tu nous as raconté, maudit saltimbanque ! Crois-moi, cela ne restera pas impuni ! cracha-t-il en brandissant un poing menaçant vers le nabot qui parvint à se recroqueviller, chose incroyable, sur un espace plus réduit que celui qu’il occupait déjà.

–       Pou… Pourtant les signes étaient clairs. Je vous assure… Je vous jure… balbutia l’accusé en reculant prudemment de quelques pas.

–       Aussi clairs que l’eau qui croupissait là-dedans, il faut croire.

–       Laissez-moi au moins essayer, Maître référent, ne nous laissons pas décourager par un minuscule glaçon de rien du tout, geignit-il.

–       Ce voyage n’a que trop duré et Dieu sait que je n’ai plus de temps à perdre !

 

L’homme colérique balança un cinglant coup de pied dans l’émail lourd de la baignoire, geste qu’il se hâta de regretter lorsqu’une fulgurante douleur irradia le long de son tibia. Lèvres pincées par un effroyable rictus où se mêlaient sans parvenir à se départager, colère et souffrance, il procéda à un vif demi-tour et, avec toute la dignité dont il était encore capable, recoiffa son capuchon avant de revenir sur ses pas, clopin-clopant. Son serviteur ventripotent trépignait sur place, indécis, hésitant entre veiller sur la baignoire maltraitée ou courir ventre à terre derrière son supérieur pour lui prodiguer moult excuses mielleuses et bien senties. Après tout, sa vie était en jeu.

 

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Texte : Louise
Photos : Alain

Mon arbre

Monarbre

J’ai eu des arbres comme d’autres ont eu des jouets formidables. Quand mes voisins essayaient leur dernière voiture télécommandée au milieu de notre rue, je les abandonnais, eux et le bitume, pour rejoindre « le petit bois ». Avec d’autres Robin, on passait nos journées là-bas, au premier étage de notre arbre. Il avait une drôle d’apparence ce chêne. Plutôt que de présenter comme ses frères un tronc massif et tendu vers le ciel, il avait préféré délaisser la compétition et nous offrir pour refuge une énorme branche transversale. Combien de fois y sommes nous monté ? On s’y accrochait, dessus, dessous, la tête en bas. Parfois on s’y asseyait juste. Alors on sortait les couteaux et on taillait des flèches de bois mort. Ils étaient rares les instants où nous l’abandonnions. Mais ils étaient toujours les mêmes : juin et son cortège de cerises dans le verger voisin.
On grimpait aussi là-bas, mais c’était différent. Il fallait faire attention. Le cerisier, c’est très cassant. On l’a tous testé avec les copains. La main se tend vers une grappe…Le corps se déséquilibre alors on tente un pas de plus, et le bruit se fait entendre. La branche craque. C’est la chute, la peau arrachée de partout à cause de la rugosité de l’écorce. Et puis l’atterrissage, plus ou moins douloureux.
Avec le verger, notre amour fut plus que mis à mal. C’est avec joie que nous retrouvions notre arbre, celui qui nous aimait.
Sa plus belle déclaration, il nous l’a faite quand les camarades et moi avons déménagé.
Afin de ne pas recevoir de remplaçants, il se plia aux désirs d’un promoteur immobilier qui décida de bâtir une rangée de maisons à la place du bois.
Mais il a continué à pousser en nous pendant quelques années.

Texte : Depresdeloin
Photo : Alain

Nos voeux imaginaires

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Combien d’heures les avait-elle observés, là-haut, suspendus au dessus de sa tête. Parfois entiers, géants bourgeonnant dans le bleu laqué du ciel, parfois filandreux et fragiles, déchiquetés par des courants contraires, parfois sanglants  à l’aube de la nuit, éclaboussant la soie céleste de parme et de carmin.

De combien d’animaux en avait-elle habillée les formes, poissons et dauphins esquissés, fendant l’écume et l’azur profond, ou chats sauvages, ours adorables, silhouettes hésitantes filant au simple gré de son intrépide imagination. Elle s’était laissée portée, libre et vibrante, telle une chevelure dansant dans une brise d’été. Rien de l’arrêtait. Aucun interdit, tant qu’elle gardait cela secret.
Il lui suffisait de contempler, allongée dans l’herbe, à l’abri des grands épis blonds, et de laisser son regard dériver, en accrocher quelques uns, de forme particulière mimant ses histoires intérieures. Il suffisait d’y poser ses pensées, légères et colorées, et le tableau s’animait, les contes se déployaient, sans véritables efforts.

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Texte : Louise

Photos : Aaron

Sunset Motel

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Deux jours. Il m’aura fallu deux jours pour gagner ce motel depuis ma minable banlieue grise. Je vous rassure, elle n’est pas si grise. Elle ne l’est qu’à mes yeux, fatigués de s’ouvrir constamment sur le néant de mon existence.
Depuis 4 ans, j’essayais en vain de faire converger mes pensées, de les rassembler pour en extraire un sens, une histoire. Et chaque soir, les pages rédigées prennaient la même forme, une boule, et la même destination, la poubelle. Indifféremment, même lorsque je m’aventurais vers des pistes nouvelles, je passais du médiocre au pire. Jusqu’à la semaine dernière. Je traînais depuis quelques jours une mauvaise toux que je décidais de soigner. Je me rendis donc chez mon médecin traitant, celui qu’on paie un euro moins cher. Six personnes devant moi, le petit bonheur des consultations sans rendez-vous. L’avantage, c’est que rester une heure dans un espace confiné avec six personnes malades est l’assurance de repartir avec  quelque chose si toutefois on arrivait sans rien. Je suis entré en balayant la salle du regard à la recherche d’une chaise libre, et de la pile de magazines, histoire de minimiser mes efforts.
Bonjour madame, bonjour monsieur.
J’ai attrapé un numéro de Géo un peu passé. Une fois assis, j’ai réalisé que je n’avais pas envie de lire cette revue, mais la faignantise eut le dessus sur ma volonté. L’histoire de ma vie.
En grand fainéant, je rêvais dès petit d’être inventeur. Je suis persuadé que les découvreurs les plus déterminants étaient des cossards du meilleur cru. Inventer pour faire moins. Un idéal de vie, à un détail près. Pour inventer, il fallait aussi être sacrément dégourdi, et en ça je ne brillais pas.
J’ai donc ouvert avec plein d’incertitudes ce concentré de frustration. Rêve petit banlieusard, rêve. Le premier, qui fut aussi le seul article avant ma fuite évoquait le Michigan. On y voyait la photo d’un motel entre Detroit et Ann Arbor, au bord de la route 96. C’est là-bas qu’avait séjourné Devon Hartlig, le romancier prolifique, pour écrire la majeure partie de son oeuvre.
Dans la seconde, j’ai su que c’était là.
Là que tout prendrait forme, enfin. Qu’ils aillent tous se faire voir, malades, parents, amis. Je suis rentré à la hâte, sans consultation et plus riche d’un magazine.
Le temps des formalités de départ, de celles qui vous font maudire le monde, je partais. Avec moi, j’emportais un sac maigre, un article, deux romans achetés à la FNAC, mon passeport et mon visa. Je pris aussi mon appareil photo, par habitude, pour capter l’ambiance. J’avais toujours fait ça. Mes photos n’avaient jamais intéressé que moi mais elles me servaient de support, d’éléments de référence.
Pendant le vol, j’eu le temps de considérer la grandeur de cet écrivain, Devon Hartlig, et celle de la prétention de mon entreprise. Comment moi, Ruben, fils d’immigrés nord-africains, j’avais pu imaginer une seconde me transformer en écrivain aux 180 000 livres vendus en 2010 ?
Ce type était d’une efficacité rare. Ses mots, ses tournures, sa syntaxe, étaient autant d’armes qui me braquaient l’âme.
Pour me vider l’esprit, troublé par ces evidences, je pensais à mon arrivée. J’avais décidé de louer une voiture à l’aéroport. Je n’aimais pas atterrir trop près d’une destination. Je m’arrogeais ainsi le droit de m’échapper, de changer de plan.
Je suis arrivé aux aurores à Toledo, Ohio, porte d’entrée du Michigan.
Le temps de percevoir mon véhicule, et je m’engageais sur la 475, avec Ann Arbor en ligne de mire. La voiture crachait un son country trop cliché que je troquais contre les écouteurs de mon smartphone.
Halte dans le premier Coffee Shop pour essayer d’émerger un peu de mon manque de sommeil.
J’y étais. Oh oui, j’y étais. Fini la grisaille. Ici, même le gris avait un côté grandiose, fascinant. Mon moral se mit à remonter au fil des minutes.
Oui, j’arriverai à écrire ce roman moi aussi. Bien sûr je n’étais pas Devon Hartlig, mais je pouvais y arriver. Et puis, Devon Hartlig savait-il qui il était quand il s’attablait, cigarette au bec, dans sa chambre avec vue sur parking ?
Non.
Je gagnais le Sunset Motel en fin de journée, mais je n’y vis ni soleil, ni coucher. Impossible de fermer l’oeil. Le réceptionniste avait compris ma détermination et avait eu la gentillesse de m’octroyer la chambre du génie. La chambre était monacale. Un lieu de passage. Je m’interrogeais longuement sur le choix de résider dans un lieu aussi austère. La télévision aux 150 chaînes des voisins vomissait ses publicités pour des céréales au maïs. Détail de goût, la moquette était épaisse et ornée de jolis motifs. Le réceptionniste, briseur de charmes m’expliqua qu’elle était le fruit d’une opération de déstockage d’un entrepôt voisin. J’enviais une seconde le pragmatisme de cet homme. Si seulement j’avais pu m’en contenter.
Je décidai alors de prendre une douche brûlante, pour me réveiller ou pour m’endormir, quitte ou double. Ce fut triple, car je me suis réveillé trois heures plus tard, en peignoir. Le froid me pinçait les pieds.
Je sortis mon bloc-notes et mon stylo bon marché. Les pages s’enchaînèrent jusque tard dans la nuit.
Soudain, j’ai saisi que je tenais la réponse à mes questions. Peu importait l’endroit ou l’époque, même si j’avais dû faire ce voyage pour m’accomplir. En lisant cet article, j’avais juste choisi d’être écrivain. Et ce voyage, c’était juste celui de la confiance en moi.

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Texte : Aaron

Photo 1 : Louise

Photo 2 : Alain

Anna – part V –

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Le vent froid colorait les joues pâles de l’enfant et lui brûlait les yeux. Elle enfouit plus profondément encore ses mains gelées gantées de laine dans les poches de son manteau. Une buée blanche s’échappait de ses lèvres gercées puis s’élevait, paresseuse, enroulant dans les boucles de ses cheveux une chaleur timide et éphémère. Elle plissait les paupières, filtrant entre ses cils la luminosité éclatante de l’horizon enneigé. Malgré l’éblouissement féroce, elle distinguait au loin les formes vagues et accidentées des chaines montagneuses, leurs silhouettes familières happées par la douloureuse réverbération. Les nuages moroses agonisaient en vagues molles et lisses, chargés de glace et de terre érodée, pesant telle une coulée de lave éteinte sur un sol immaculé.
Immense. Tout lui semblait immense et changeant. Ce paysage qu’elle connaissait parfaitement avait aujourd’hui quelque chose de mouvant et d’aérien. Dès les premiers jours où elle avait appris à marcher, elle s’y était aventurée, maladroite, trébuchante, s’échappant de leur chalet à la moindre baisse de vigilance, descendant à quatre pattes ou au détour d’une chute les quelques marches du perron, ses petits doigts potelés s’accrochant aux cailloux s’extrayant de la terre, aux brins d’herbe s’épanouissant au printemps, prenant appui sur la couche neigeuse durcie par l’hiver, elle avançait inexorablement vers les sommets rocheux, entêtée malgré les  obstacles innombrables et les incessants retours forcés à la maison, elle avançait chaque jour plus près des montagnes, chaque pas plus déterminé que le précédant. À tel point que sa mère désespérée souhaitait ériger une large barrière clôturant leur maison solitaire, à tel point que son père préférait en rire, refusant d’enrayer toute forme de liberté et imaginait avec sa rêverie habituelle que la montagne elle-même appelait son enfant.
À des kilomètres en amont, après une longue et délicate ascension pour l’enfant, la roche s’effaçait soudain, semblant s’être effondrée sur elle-même, happée lors d’une terrible catastrophe naturelle par les entrailles palpitantes de la croûte terrestre, creusant dans cette enfilade de montagnes éternelles une vallée profonde et vertigineuse, en à-pic, dont on n’observait le fond boisé et le village qui l’occupait que par très rare temps clair. Ces jours de ciel dégagé, lorsqu’on s’approchait au bord du précipice, la vallée en contrebas paraissait hérissée de roches déchiquetées ressemblant à cette distance à de vulgaires échardes plantées dans la chair végétale, vestiges barbares de ce surnaturel effondrement. Mais la grande majorité de l’année, village et bois disparaissaient dans les profondeurs impalpables et laiteuses de l’atmosphère car, aux bords de ce gouffre abyssal, ceinturé par la chair obsidienne des massifs alpins, un immense lac nuageux s’épanouissait, bain généreux et luxuriant piégeant dans ses eaux cotonneuses le miel, l’ambre et le safran des rayons solaires. Un bout de ciel divin, s’aventurant là, échappé de son territoire céleste et interdit, pour se désaltérer aux racines de la terre et y goûter le sel humain.

L’enfant avançait sur la neige et la neige l’accueillait, guidait sa marche, absorbant dans sa fragile épaisseur le pas précédant, la rapprochant peu à peu du gouffre. Elle connaissait ce lieu pour l’avoir souvent vu en rêve, vision tendre et mouvante vacillant sous ses paupières closes. Pourtant l’émerveillement demeurait intact et vibrait intensément au creux de sa poitrine, irradiant dans chaque parcelle de son corps le bonheur absolu d’être enfin arrivée.

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Photo 1 : Alain

Texte : Louise

Photo 2 : Aaron

La composition des nuages

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Devant elle, le feu crépitait, incandescence brute rouge phosphorescent. Les brindilles craquaient, tiges pâles et bleutées dans un bain vif d’ocre palpitant.  Les flammes avides léchaient les végétaux morts, qu’elles étreignaient contre leur cœur brûlant, consumaient férocement puis ratatinaient en une cendre noire, triste et volatile. Le spectacle la fascinait. Ainsi que la chaleur qu’elle ressentait en vagues fiévreuses sur son visage et sur ses avant-bras. La fumée s’élevait en volutes frêles et gracieuses, s’étirant et s’enveloppant telles des algues marines obéissant aux courants, avant de se perdre en un ultime tournoiement dans l’épaisseur du ciel, se fondant aux nuages, nourrissant les nuages même, les chargeant de suie, de cendres et de chaleur.

On lui avait expliqué la composition des nuages, gouttelettes d’eau cristaux de glace, et vapeur d’eau. Mais il n’y avait pas que ça, elle le sentait. On lui avait expliqué l’essentiel et elle avait demandé davantage, voulant comprendre, l’esprit insatisfait. Malgré leurs certitudes, elle ne ressentait que le vide. La faille. Ce quelque chose qui manque pour que l’ensemble s’assemble. Elle doutait encore, bien sûr et, à l’avalanche de ses questions, ne répondait que le silence. Peu importe. Elle ne cesserait jamais de chercher.
Elle s’était installée à deux pas du modeste foyer. Composé de quelques brassées d’herbes et feuilles mortes rassemblées à la hâte dans la cour, il emplissait malgré tout son champ de vision, noyait ses yeux de larmes molles. Elle ne reculait pas. Campée sur ses pieds nus, orteils creusant la poussière, paumes pressées l’une contre l’autre, elle observait, tenant entre ses doigts serrés les dernières brindilles qu’elle avait ramassées.

Il y avait le vent, soufflant la cendre et l’élevant au-dessus de sa tête par dessus les grands arbres du jardin. Il y avait le vent et le ballet délicat de la neige grise encore chargée de chaleur. Il y avait les braises frémissantes et le claquement sec du bois pulvérisé. Il y avait l’air noir, la fumée lourde coulant lentement vers le ciel. Elle n’y voyait plus rien. Pourtant, dans cette obscurité étouffante, elle se sentait aussi proche que possible de la vérité.

Là-haut les nuages attendaient d’être fécondés.

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Texte : Louise

Photo 1 : Alain

Photo 2 : Aaron

Anna – Part III

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Dehors, le vent soufflait, ses larges poumons gorgés de l’air frais et boisé de la forêt plusieurs fois centenaire. Anna portait son ciré jaune et sa jupe orangée, avait chaussé ses bottes et préparé son sac à dos. Petite bouteille d’eau, carnet, feutres et goûter léger. S’appuyant sur la pointe de son parapluie à la manière d’une canne, elle s’immobilisa quelques instants au pas de la porte du chalet. Retenant sa respiration, elle contempla la montagne qui étirait ses pics noirs, élançant haut dans le ciel le drapé soyeux des nuages éthérés. La matière souple et vaporeuse semblait tournoyer autour de la géante de pierre, telle la robe insouciante d’une jeune mariée. Un soleil mitigé glissait quelques rayons timides entres les dentelles fragiles et délicates, teintant d’un crémeux satiné le voile cotonneux.

Un peu plus bas dans la vallée, dans les plis et replis d’une terre concassée, un grand lac calme et étonnamment profond se reposait. Du chalet, niché entre cimes et eaux sombres, l’enfant ne pouvait que le deviner. Mais elle visualisait sans peine sa surface lisse et miroitante, telle une peau lumineuse concentrant en sa fine épaisseur toute la clarté céleste. Sous cette pellicule scintillante, le lac demeurait obstinément impénétrable, recouvrant de ses eaux noires la noire profondeur des roches obsidiennes qui en vallonnaient le fond. Si l’on avait beaucoup de chance et que l’on savait marier patience et discrétion, l’on pouvait apercevoir certaines nuits de pleine lune les silhouettes longilignes de poissons phosphorescents, crevant paisiblement la surface ténébreuse, y traçant de leur corps argentés le plus somptueux des ballets.

De patience et de discrétion, Anna n’en manquait pas. Quant à la chance, elle semblait accompagner le moindre de ses pas. Car, à chaque fois qu’elle avait pu s’y rendre, il ne se passait pas une nuit près du lac sans qu’elle ne put admirer le splendide spectacle, à tel point que tout autre personne qu’elle-même se serait naturellement demandé si ce n’était pas elle qui les attirait. Mais Anna était Anna, et ce genre de considérations lui étaient étrangères. Elle se contentait d’observer avec bonheur, assise, genoux contre sa poitrine, sur une large pierre noire jalonnant le bord sombre du grand lac.

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Texte : Louise

Photos : Alain

Rencontre

Dès qu’elle l’avait vu, elle savait qu’elle le voudrait, qu’il était fait pour elle.
Il n’avait rien fait pour. Il était juste là, ce dimanche matin. Elle avait décidé de se lever tôt pour aller au marché aux puces. C’est là qu’elle l’avait vu, posé, tranquille, en compagnie d’un lecteur de passage. Oh, il avait dû en entendre des récits d’aventures, des histoires fébriles, d’autres terribles ou romanesques. Peut être même que c’est cela qui l’avait séduite, son côté si sociable, toujours accueillant.
Elle ne savait pas comment s’y prendre. Il était beau vêtu de bleu. Ils seraient si bien assortis, elle qui avait des yeux azuréens. Il fallait qu’elle franchisse le pas. Après, tout s’enchaînerait. Pour le pire, mais surtout pour le meilleur. Des années à passer ensemble, inamovibles.
Deux jours plus tard, il était là, il se tenait au milieu du salon. Elle le poussa contre le mur, et elle s’assit sur lui. Ce fut leur premier contact charnel. Son plus beau canapé.

La canapé bleu

Texte : Aaron

Photo : Louise