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Elle avait survolé de petites îles, puis des plus grandes et parcouru le ciel des cinq continents. Elle voulait être certaine de ses craintes mais le constat était sans appel. Elle avait fait le tour de la Terre et était en colère. En colère contre les Hommes qui l’avaient oubliée et qui avaient sacrifiés leurs rêves d’enfants pour des ersatz de vies modernes.

Jadis, elle enchantait les cœurs aux travers de contes, de chansons et d’histoires extraordinaires qui se transmettaient de générations en générations. À cette époque un Lien indicible la connectait aux êtres humains ; les « petits » surtout, les pures comme elle aimait les nommer. Elle remplissait leur imaginaire et jouait souvent à cache-cache avec eux. Elle les faisait rire, s’émerveiller et grandir. Devenus adultes, les Hommes lui prêtaient des pouvoirs fantastiques ; mais au mieux elle faisait tomber la pluie lorsque cela était nécessaire ou elle disparaissait pour laisser l’azur s’étendre et réchauffer les âmes. Elle aimait plus que tout entendre leurs clameurs. Elle se sentait forte et protectrice ; elle vivait.

Et puis les années ont dilué son aura. Le soit-disant progrès comme le nommait les Hommes, ce challenger qu’elle avait sous-estimé, l’a petit à petit remplacé dans leurs vies.

Quelques irréductibles veillaient à entretenir le Lien ; de moins en moins nombreux au fil du temps qui les emportait ; jusqu’à ce que la transmission ait disparu.

Elle errait aujourd’hui dans l’immensité du ciel, invisible aux regards des humains.

Avant de retourner au-dessus de l’océan et disparaître en se liquéfiant elle survola une dernière fois une plaine africaine, là où l’Homme était né il y a quelques millions d’années ; elle regarda un troupeau d’antilopes s’abreuver dans une marre et croisa le regard d’une d’entre-elles. Ce fut une nouvelle révélation ; aussi intense que la première fois. Une deuxième impala, puis le troupeau entier, leva la tête ; un bramement général accompagna une révérence collective. Là-haut dans le ciel, en s’effaçant pour laisser place au bleu chatoyant, la baleine ailée sourit.

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Texte : Alain
Photos : Louise

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De la difficulté d’écrire en maillot de bain

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Je nage au milieu des mots. Enfin, j’essaye surtout de garder la tête hors de l’eau, perdu dans cet océan de syntaxe.
Je me suis jeté il y a peu dans les flots. Nu ou presque, avec seulement un maillot de bain pour préserver ma pudeur. Sans brassard et la peur au ventre.
Il faut dire qu’enfant, je n’ai pas fréquenté souvent l’écrit, je préférais l’image ; le dehors au dedans ; les indiens aux cow-boys. Le crawl n’est donc pas pour moi, je me contente de la fameuse brasse.
Mais à force de lectures accélérées j’ai appris à onduler avec les accords ; à rythmer la respiration et le geste ; à papilloner entre les lignes.
Pour ne pas blesser mon lecteur, j’évite pour l’instant les longueurs monotones.
Sans combinaison, l’eau est très froide. Alors toi, sur le rivage, de ton rocher tu m’encourages. Et j’avance, lentement. Et mon corps se réchauffe, doucement.

« Dis, c’est encore loin l’Amérique ? »

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Texte : Alain
Photo 1 : Alain
Photo 2 : Louise

mémento [Anna – appendix 1]

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Qu’est-ce que je fais ici à me cogner contre ces parois molles ?  Allez, rappelle toi.
_De l’eau …beaucoup ; des congénères, partout. On se regarde … dehors, des bruits sourds, des lumières qui clignotent.

Pourquoi je suis là dedans ? Souviens-toi bon sang.
_Des silhouettes qui s’agitent. Un claquement sec, puis deux, trois. Un cri ; un deuxième – plus aigu celui-ci.

Qu’est-ce qui c’est passé ? Creuse toi la tête.
_Une main qui m’attrape .. apnée … me voici dans un espace plus confiné ; seul. Les parois sont molles. Ah ! voilà .. les parois.

Ensuite ? Réfléchi, encore.
_Mon contenant transparent se balance de gauche à droite ; deux yeux énormes, me regardent. Une voix grave. Je ne comprend pas cette langue. Je saisi juste un mot : « Anna ».

Ne panique pas. Concentre toi sur ce qui t’entoure.
_Le récipient dans lequel je me trouve change de main. Une plus petite le saisi. Des couleurs vives ; un voile vert avec des fleurs semblent flotter autour de moi.

Allez encore un petit effort.
_Deux yeux à nouveau … plus petits ceux là ; une voix aigu, comme le cri de tout à l’heure. Je ne saisis toujours pas ce language ; juste « Anna » à nouveau.

On y est presque. Satané mémoire.
Je suis secoué dans tous les sens. La petite voix chante. La petite main me montre un coquillage. Sur le sol, du sable apparemment. oui, du sable !

Voilà, ça y est.. je me souviens. Enfin !
_Une fête foraine sur la jetée ; un stand de tir. Nous sommes deux dizaines dans un grand aquarium. La plage au loin. La mer qu’on distingue à peine. Une envie de fuir. Mais je..

Qu’est-ce que je fais ici à me cogner contre ces parois molles ?

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Texte : Alain
Photo 1 : Aaron
Photo 2 : Louise

Anna – Part IV (à nos innocences perdues)

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Je ne crois plus au Père-Noël mais je n’ai rien dit à maman et papa.
C’est Rémi qui m’a expliqué, hier à la récrée, que c’est les parents qui achètent les cadeaux, qui les cachent et qui les mettent sous le sapin le soir du réveillon quand on dort. Au début je ne l’ai pas cru et je l’ai traité de gros menteur. Et puis Élise, à la sortie de l’école, m’a dit qu’il avait raison. Mes jambes ont tremblé et j’ai eu l’impression qu’on m’avait volé quelque chose.
Le soir dans mon lit, j’ai pleuré en me cachant sous les couvertures pour ne pas que maman et papa m’entendent. J’ai pleuré et j’ai détesté Rémi et Élise.
Je ne crois plus au Père-Noël et dans quelques semaines c’est Noël.
Ce matin, avant d’aller à l’école, maman m’a dit que demain on allait tous les trois au centre-commercial, comme on fait chaque année, voir les décorations et choisir les cadeaux pour faire ma liste. Je l’ai regardé dans les yeux en faisant un petit signe de la tête ; j’avais une grosse boule dans la gorge.
Je me suis souvenue que l’an dernier on était resté tard, jusqu’à la nuit, pour voir les guirlandes et les jolies lumières des magasins. J’avais couru partout tellement j’étais heureuse ; « tu virevoltes comme un papillon » m’avait dit papa.
À la cantine,  je n’ai rien mangé ce midi. La grosse boule était encore là. Je n’ai pas arrêté de penser à demain et j’ai un peu peur. Mais je suis sûre d’une chose, c’est que je serrerai très fort les mains de maman et de papa quand on choisira mes cadeaux que le Père-Noël aurait dû m’apporter.

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Texte : Alain
Photo 1 : Louise
Photo 2 : Alain 

Chacun son tour

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C’était mon tour.
Je le savais, dès les premiers signes de la tempête, je savais que c’était mon tour.
À la ferme, on partageait tout, même la tournée des enclos.
Ce jour là, le vent avait commencer à se lever avec le jour. Les volets claquaient, et on entendait le souffle des bourrasques siffler à travers de la porte.
À 17:00, j’ai entendu papa m’appeler. Je savais. Je me suis levé de mon lit, posant mon livre à l’envers pour ne pas perdre ma page, et je me suis avancé vers l’escalier. Papa était en bas, il tenait mon anorak à la main. Il le tenait par la capuche, le manteau balançant doucement.
Je me souviens ne jamais avoir descendu aussi lentement cet escalier.
-Active un peu, il faut faire le tour des enclos, avec ce vent, les barrières ont dû s’ouvrir.
Pas la peine de discuter, ç’aurait été vain. Ici, on grandissait « à la dure ».
j’enfilais mon épais manteau, mes bottes fourrées. Je revois papa me tendre le bonnet de laine tricoté par mamie. Je l’enfonçais jusqu’aux sourcils.
Les vibrations de la porte augmentaient ma peur de sortir. Cela faisait presque sourire papa. Une sorte de baptême du feu, enfin du froid.
Le thermomètre affichait un joli 5 C° en dessous de zéro. J’ai eu du mal à ouvrir la porte, à cause de la congère formée sur le perron.
Maman n’était pas là. Elle n’aimait pas que papa me traite ainsi, « comme un homme ». Je n’étais pas un homme, j’avais 14 ans. Je savais qu’elle me regardait, coincée derrière une fenêtre, dans sa chambre, peut être dans la cuisine. J’avançais sans me retourner. À quoi bon…
Le chemin des enclos, je le connaissais par cœur, j’aurais pu le faire les yeux fermés. Mais aujourd’hui, même les yeux ouverts, je n’y voyais pas plus clair. La neige cinglait mon visage, et le vent m’empêchait d’entendre quoi que ce soit. Et la musique que je cherchais, celle des cloches des bêtes, devait se perdre au grès des portées invisibles. Vous n’avez jamais remarqué que les vents ont des noms très musicaux ? La tramontane, la brise, le suroît, le noroît, le sirocco… C’est uniquement pour faire voyager les mélodies.
Je portais la main en visière devant mon visage pour me protéger. Je progressais comme je pouvais.
Le premier enclos était bien clôturé, et je pouvais percevoir les formes des bêtes regroupées sous le chêne, près des mangeoires.
Au moins, j’avais un repère maintenant, suivre la barrière jusqu’au suivant. Sous la force du vent, les pieux de bois se couchaient. Nous allions avoir beaucoup de travail à remettre tout ça debout après la tempête. Le deuxième enclos n’était plus très loin, 50 mètres, qui en paraissaient 100.
J’ai vu tout de suite que la porte était ouverte. Les bêtes. Où étaient-elles ? La peur les avait peut être retenues de s’échapper. Je pénétrais l’enclos, direction l’abri. 1, 2, 3…7, le compte est bon. Il fallait maintenant refermer ce fichu portail avant que le vent ne cesse de souffler.
Je l’empoignais de toutes mes forces et tirais comme un damné. Rien à faire, la neige bloquait tout.
À l’aide d’une branche de fortune, je grattais pour dégager le tracé du piquet de fermeture.
C’est là, lorsque je l’empoignais de nouveau qu’en tirant, il céda. Je fut projeté en arrière avec une force telle que je ne pus retenir ma chute. En tombant, ma tête a heurté un caillou et je perdis conscience.
Combien de temps s’est écoulé avant que papa ne s’inquiète, je ne le saurai jamais, car lorsqu’il me retrouva, au milieu d’une mare rougeâtre, il était bien trop tard. Je n’étais pas mort de la chute, le sang avait beaucoup coulé car le coup était mal placé. C’est le froid qui avait eu raison de ma vie.
L’anorak ne balance plus.
J’avais 14 ans, et on est pas un homme à 14 ans…

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Texte : Aaron
Photo 1 : Alain
Photo 2 : Louise

terra incognita

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par delà les lointains
aussi éloigné que nos yeux puissent voir
des paysages arides attendent
comme des souvenirs oubliés
d’être ranimés par un être
aux gestes empressés
..
par delà nos corps endormis
au plus profond de nos chairs
des horizons noircis patientent
comme des braises endormies
d’être ravivés par une lueur
aux reflets dorés

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Photo 1 : Louise

Photo 2 & texte : Alain

Nos vies supersoniques

Fragmentaires-Al-03-01

« Pas le temps – oui, on verra ça ce soir » ;
esquisse d’un sourire en guise d’au-revoir.
Descendre les escaliers quatre à quatre ; l’ascenseur trop lent ;
son enfant dans les bras, contre son cœur ; enlacement bienveillant.
Le laisser à l’école, l’embrasser furtivement ; le câlin sera pour plus tard.
Courir pour attraper son métro ; courir encore et sauter dans son bus dare-dare.

Terminus.
Partout le gris.

À peine lève-t-on les yeux au ciel pour voir l’avion déchirer les nuages.

S’arrêter.
Rêver.

S’imaginer assis sur un siège première classe, en partance
pour une destination de rêve, en quête d’insouciance.
Se rappeler qu’autrefois on accompagnait les départs
avec des mouchoirs levés comme des étendards.
Regarder les gens autour de soi. Sur un petit écran, leurs yeux rivés ;
leurs mains enchaînées à un mini clavier, bien trop occupés à me saluer.

Poursuivre son marathon quotidien en regardant l’avion s’éloigner.
Les voyages sont désormais numériques en 3 ou 4G.

Nos vies – Mach 2.0

Photo : Aaron
Texte : Alain

Anna – Part I

Fragmentaires-Al-02-02

J’aime bien les jeudis.
C’est le jour où papa vient me chercher à l’école car maman va à la gym avec sa copine Brigitte.
Papa passe me prendre après l’étude et m’apporte toujours des bonbons ; maman n’aime pas trop que j’en mange. C’est notre petit secret. Des fois, papa me fait monter à l’avant de sa voiture ; ça, c’est notre grand secret.
On ne prend jamais la même route que maman pour rentrer ; « c’est un raccourci » m’a dit une fois papa. Mais je sais que l’on met un peu plus de temps pour arriver chez nous.
Sur le chemin, chaque fois que l’on passe devant le château d’eau, papa me raconte des contes fantastiques.
Celle où il est un chevalier qui attaque le grand donjon d’une forteresse avec son armure indestructible.
Celle où il est un pompier qui doit éteindre le feu d’un gratte-ciel et sauver les gens qui sont prisonniers dedans.
Celle où il est un marin naviguant au milieu d’une mer déchaînée, guidé par le grand phare qu’il ne quitte pas des yeux.
Celle où il est le monsieur espagnol, Don MachinTruc – je ne me rappelle jamais son nom – celui qui combat des géants, mais en fait c’est des moulins.
Et plein d’autres encore.
On arrive souvent à la maison avant qu’il ait fini son histoire ; alors, le soir, avant de m’endormir, en pensant au château d’eau et à lui, j’invente la fin.
J’aime bien les jeudis et mon papa-héros.

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Photo 1 & 2 : Louise
Texte : Alain