mémento [Anna – appendix 1]

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Qu’est-ce que je fais ici à me cogner contre ces parois molles ?  Allez, rappelle toi.
_De l’eau …beaucoup ; des congénères, partout. On se regarde … dehors, des bruits sourds, des lumières qui clignotent.

Pourquoi je suis là dedans ? Souviens-toi bon sang.
_Des silhouettes qui s’agitent. Un claquement sec, puis deux, trois. Un cri ; un deuxième – plus aigu celui-ci.

Qu’est-ce qui c’est passé ? Creuse toi la tête.
_Une main qui m’attrape .. apnée … me voici dans un espace plus confiné ; seul. Les parois sont molles. Ah ! voilà .. les parois.

Ensuite ? Réfléchi, encore.
_Mon contenant transparent se balance de gauche à droite ; deux yeux énormes, me regardent. Une voix grave. Je ne comprend pas cette langue. Je saisi juste un mot : « Anna ».

Ne panique pas. Concentre toi sur ce qui t’entoure.
_Le récipient dans lequel je me trouve change de main. Une plus petite le saisi. Des couleurs vives ; un voile vert avec des fleurs semblent flotter autour de moi.

Allez encore un petit effort.
_Deux yeux à nouveau … plus petits ceux là ; une voix aigu, comme le cri de tout à l’heure. Je ne saisis toujours pas ce language ; juste « Anna » à nouveau.

On y est presque. Satané mémoire.
Je suis secoué dans tous les sens. La petite voix chante. La petite main me montre un coquillage. Sur le sol, du sable apparemment. oui, du sable !

Voilà, ça y est.. je me souviens. Enfin !
_Une fête foraine sur la jetée ; un stand de tir. Nous sommes deux dizaines dans un grand aquarium. La plage au loin. La mer qu’on distingue à peine. Une envie de fuir. Mais je..

Qu’est-ce que je fais ici à me cogner contre ces parois molles ?

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Texte : Alain
Photo 1 : Aaron
Photo 2 : Louise

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Anna – part V –

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Le vent froid colorait les joues pâles de l’enfant et lui brûlait les yeux. Elle enfouit plus profondément encore ses mains gelées gantées de laine dans les poches de son manteau. Une buée blanche s’échappait de ses lèvres gercées puis s’élevait, paresseuse, enroulant dans les boucles de ses cheveux une chaleur timide et éphémère. Elle plissait les paupières, filtrant entre ses cils la luminosité éclatante de l’horizon enneigé. Malgré l’éblouissement féroce, elle distinguait au loin les formes vagues et accidentées des chaines montagneuses, leurs silhouettes familières happées par la douloureuse réverbération. Les nuages moroses agonisaient en vagues molles et lisses, chargés de glace et de terre érodée, pesant telle une coulée de lave éteinte sur un sol immaculé.
Immense. Tout lui semblait immense et changeant. Ce paysage qu’elle connaissait parfaitement avait aujourd’hui quelque chose de mouvant et d’aérien. Dès les premiers jours où elle avait appris à marcher, elle s’y était aventurée, maladroite, trébuchante, s’échappant de leur chalet à la moindre baisse de vigilance, descendant à quatre pattes ou au détour d’une chute les quelques marches du perron, ses petits doigts potelés s’accrochant aux cailloux s’extrayant de la terre, aux brins d’herbe s’épanouissant au printemps, prenant appui sur la couche neigeuse durcie par l’hiver, elle avançait inexorablement vers les sommets rocheux, entêtée malgré les  obstacles innombrables et les incessants retours forcés à la maison, elle avançait chaque jour plus près des montagnes, chaque pas plus déterminé que le précédant. À tel point que sa mère désespérée souhaitait ériger une large barrière clôturant leur maison solitaire, à tel point que son père préférait en rire, refusant d’enrayer toute forme de liberté et imaginait avec sa rêverie habituelle que la montagne elle-même appelait son enfant.
À des kilomètres en amont, après une longue et délicate ascension pour l’enfant, la roche s’effaçait soudain, semblant s’être effondrée sur elle-même, happée lors d’une terrible catastrophe naturelle par les entrailles palpitantes de la croûte terrestre, creusant dans cette enfilade de montagnes éternelles une vallée profonde et vertigineuse, en à-pic, dont on n’observait le fond boisé et le village qui l’occupait que par très rare temps clair. Ces jours de ciel dégagé, lorsqu’on s’approchait au bord du précipice, la vallée en contrebas paraissait hérissée de roches déchiquetées ressemblant à cette distance à de vulgaires échardes plantées dans la chair végétale, vestiges barbares de ce surnaturel effondrement. Mais la grande majorité de l’année, village et bois disparaissaient dans les profondeurs impalpables et laiteuses de l’atmosphère car, aux bords de ce gouffre abyssal, ceinturé par la chair obsidienne des massifs alpins, un immense lac nuageux s’épanouissait, bain généreux et luxuriant piégeant dans ses eaux cotonneuses le miel, l’ambre et le safran des rayons solaires. Un bout de ciel divin, s’aventurant là, échappé de son territoire céleste et interdit, pour se désaltérer aux racines de la terre et y goûter le sel humain.

L’enfant avançait sur la neige et la neige l’accueillait, guidait sa marche, absorbant dans sa fragile épaisseur le pas précédant, la rapprochant peu à peu du gouffre. Elle connaissait ce lieu pour l’avoir souvent vu en rêve, vision tendre et mouvante vacillant sous ses paupières closes. Pourtant l’émerveillement demeurait intact et vibrait intensément au creux de sa poitrine, irradiant dans chaque parcelle de son corps le bonheur absolu d’être enfin arrivée.

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Photo 1 : Alain

Texte : Louise

Photo 2 : Aaron

Anna – Part IV (à nos innocences perdues)

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Je ne crois plus au Père-Noël mais je n’ai rien dit à maman et papa.
C’est Rémi qui m’a expliqué, hier à la récrée, que c’est les parents qui achètent les cadeaux, qui les cachent et qui les mettent sous le sapin le soir du réveillon quand on dort. Au début je ne l’ai pas cru et je l’ai traité de gros menteur. Et puis Élise, à la sortie de l’école, m’a dit qu’il avait raison. Mes jambes ont tremblé et j’ai eu l’impression qu’on m’avait volé quelque chose.
Le soir dans mon lit, j’ai pleuré en me cachant sous les couvertures pour ne pas que maman et papa m’entendent. J’ai pleuré et j’ai détesté Rémi et Élise.
Je ne crois plus au Père-Noël et dans quelques semaines c’est Noël.
Ce matin, avant d’aller à l’école, maman m’a dit que demain on allait tous les trois au centre-commercial, comme on fait chaque année, voir les décorations et choisir les cadeaux pour faire ma liste. Je l’ai regardé dans les yeux en faisant un petit signe de la tête ; j’avais une grosse boule dans la gorge.
Je me suis souvenue que l’an dernier on était resté tard, jusqu’à la nuit, pour voir les guirlandes et les jolies lumières des magasins. J’avais couru partout tellement j’étais heureuse ; « tu virevoltes comme un papillon » m’avait dit papa.
À la cantine,  je n’ai rien mangé ce midi. La grosse boule était encore là. Je n’ai pas arrêté de penser à demain et j’ai un peu peur. Mais je suis sûre d’une chose, c’est que je serrerai très fort les mains de maman et de papa quand on choisira mes cadeaux que le Père-Noël aurait dû m’apporter.

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Texte : Alain
Photo 1 : Louise
Photo 2 : Alain 

Anna – Part III

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Dehors, le vent soufflait, ses larges poumons gorgés de l’air frais et boisé de la forêt plusieurs fois centenaire. Anna portait son ciré jaune et sa jupe orangée, avait chaussé ses bottes et préparé son sac à dos. Petite bouteille d’eau, carnet, feutres et goûter léger. S’appuyant sur la pointe de son parapluie à la manière d’une canne, elle s’immobilisa quelques instants au pas de la porte du chalet. Retenant sa respiration, elle contempla la montagne qui étirait ses pics noirs, élançant haut dans le ciel le drapé soyeux des nuages éthérés. La matière souple et vaporeuse semblait tournoyer autour de la géante de pierre, telle la robe insouciante d’une jeune mariée. Un soleil mitigé glissait quelques rayons timides entres les dentelles fragiles et délicates, teintant d’un crémeux satiné le voile cotonneux.

Un peu plus bas dans la vallée, dans les plis et replis d’une terre concassée, un grand lac calme et étonnamment profond se reposait. Du chalet, niché entre cimes et eaux sombres, l’enfant ne pouvait que le deviner. Mais elle visualisait sans peine sa surface lisse et miroitante, telle une peau lumineuse concentrant en sa fine épaisseur toute la clarté céleste. Sous cette pellicule scintillante, le lac demeurait obstinément impénétrable, recouvrant de ses eaux noires la noire profondeur des roches obsidiennes qui en vallonnaient le fond. Si l’on avait beaucoup de chance et que l’on savait marier patience et discrétion, l’on pouvait apercevoir certaines nuits de pleine lune les silhouettes longilignes de poissons phosphorescents, crevant paisiblement la surface ténébreuse, y traçant de leur corps argentés le plus somptueux des ballets.

De patience et de discrétion, Anna n’en manquait pas. Quant à la chance, elle semblait accompagner le moindre de ses pas. Car, à chaque fois qu’elle avait pu s’y rendre, il ne se passait pas une nuit près du lac sans qu’elle ne put admirer le splendide spectacle, à tel point que tout autre personne qu’elle-même se serait naturellement demandé si ce n’était pas elle qui les attirait. Mais Anna était Anna, et ce genre de considérations lui étaient étrangères. Elle se contentait d’observer avec bonheur, assise, genoux contre sa poitrine, sur une large pierre noire jalonnant le bord sombre du grand lac.

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Texte : Louise

Photos : Alain

Anna – Part II

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Elle avait quitté ses sandales rouges, les abandonnant précautionneusement à l’orée du champ. Le tissu ocre de sa robe dansait joyeusement entre ses genoux écorchés. Pieds légèrement en dedans, elle faisait face à l’immensité verdoyante pailletée de fleurs jaunes et blanches, ondulant sous la brise d’été. Narguant la chaleur ambiante, la prairie s’étalait fraîche et luxuriante, courant à flanc de colline pour plonger ses brins miroitant jusqu’aux portes du village, un kilomètre en contrebas. Hésitante encore, l’enfant n’osait bouger. Sa main délicate interrompait la valse molle de ses cheveux dans le vent, tentant en vain de caler les boucles souples et soyeuses derrière ses oreilles. Midi sonnait au carillon de l’église et les tintements joyeux rehaussaient le chant monotone des cigales emplissant l’air saturé de chaleur. Tout en bas, les modestes maisonnées en pierre noire s’agglutinaient autour du grand clocher planté dans la vallée comme une épingle sur une carte.

Elle entendit la voix de son père l’appeler dans son dos, la porte de leur vieille 104 claquant à la suite. À regret, elle jeta un rapide regard par dessus son épaule. Assise sur le siège passager, sa mère tendait une main molle et accueillante dans sa direction, lui demandant de venir s’installer à l’arrière. Silencieuse, l’enfant se plongea à nouveau dans la contemplation de la nature qui l’entourait, la peau gorgée du scintillant soleil caressant ses épaules. Tout était si familier. Des brins d’herbe frôlant ses chevilles au parterre multicolore et changeant embrassant l’horizon. Au loin, entre deux maisons accolées, elle reconnaissait la forme familière de celle de sa grand-mère, celle aux volets roses où elle passait tous ses étés. Le cœur explosant de joie, elle cligna des paupières, chassant un quart de seconde l’éblouissante lumière, s’imprégnant de l’odeur forte et fleurie emplissant ses narines. L’air semblait vibrer autour d’elle, chargé d’énergie, raisonnant à l’unisson de son bonheur d’être ici.

Elle écarta les bras, embrassant la clarté du ciel et la force de la terre. Elle écarta les bras, s’abandonnant à elle-même.

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Photo 1 : Alain

Texte, photo 2 : Louise

Anna – Part I

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J’aime bien les jeudis.
C’est le jour où papa vient me chercher à l’école car maman va à la gym avec sa copine Brigitte.
Papa passe me prendre après l’étude et m’apporte toujours des bonbons ; maman n’aime pas trop que j’en mange. C’est notre petit secret. Des fois, papa me fait monter à l’avant de sa voiture ; ça, c’est notre grand secret.
On ne prend jamais la même route que maman pour rentrer ; « c’est un raccourci » m’a dit une fois papa. Mais je sais que l’on met un peu plus de temps pour arriver chez nous.
Sur le chemin, chaque fois que l’on passe devant le château d’eau, papa me raconte des contes fantastiques.
Celle où il est un chevalier qui attaque le grand donjon d’une forteresse avec son armure indestructible.
Celle où il est un pompier qui doit éteindre le feu d’un gratte-ciel et sauver les gens qui sont prisonniers dedans.
Celle où il est un marin naviguant au milieu d’une mer déchaînée, guidé par le grand phare qu’il ne quitte pas des yeux.
Celle où il est le monsieur espagnol, Don MachinTruc – je ne me rappelle jamais son nom – celui qui combat des géants, mais en fait c’est des moulins.
Et plein d’autres encore.
On arrive souvent à la maison avant qu’il ait fini son histoire ; alors, le soir, avant de m’endormir, en pensant au château d’eau et à lui, j’invente la fin.
J’aime bien les jeudis et mon papa-héros.

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Photo 1 & 2 : Louise
Texte : Alain