CHARMENTERAY

A1

« Mets ton manteau. Et ferme le ! »

Je m’appelle Line, mais mes parents m’appellent Lilou. En fait tout le monde m’appelle Lilou. Je me demande même pourquoi ils m’ont baptisée Line, ils ne m’appellent jamais Line. Jamais. J’enfile mon manteau rouge en laine. Je ferme les épais boutons de bois. J’enfonce mon bonnet jusqu’aux yeux. Je suis dans la cuisine, devant la porte qui donne sur le jardin. J’aime cette maison, elle est immense et  m’a donné le goût des grands espaces. Mais là, hors de question de rester à l’intérieur. J’ai envie d’aller jouer dehors, malgré le froid sec qui est tombé sur le village comme tombe une pierre au fond d’un puits. Je ferme la porte derrière moi, coupant dans l’air les dernières recommandations de maman. J’imagine ses mots tomber dans le vide en tapant le carreau désormais fermé de la cuisine.

Je souffle, j’exhale, pour le plaisir fugace de voir la vapeur se former. Le jardin est un peu fou, mélange désorganisé d’arbres fruitiers aujourd’hui nus, d’un potager, et d’herbes pas si folles. Les murs d’enceinte sont bourgeoisement hauts. Derrière le jardin coule une rivière. Le froid a figé la vie. Les seuls bruits qui me parviennent sont les pépiements des oiseaux. On ne célèbre pas assez les oiseaux pour leur bonne humeur. Ils ne se soucient guère du climat pour être heureux. En chœur, ils répondent au geai, vigile de la forêt qui nous entoure. Je descends les trois marches de pierre blanche qui mènent au jardin. L’été, je m’y assois souvent pour prendre mon goûter, quand la chaleur retombe. Je saute de la dernière pour frapper le sol à pieds joints. Le sol est dur.

L‘herbe est recouverte de givre, comme si la terre, avec ses soucis, se couvrait se cheveux blancs. Je tape dans les mottes près du potager. Le froid les rend rebelles. Elles ne s’effondrent pas sous les attaques de mes bottes. Sous des herbes plus hautes, je retrouve un ballon dont je n’ai pas le souvenir, celui des voisins peut être. Le ballon est dégonflé, il fait triste mine, noirci. Les hexagones de cuir se décollent. Je décide de le laisser, transformant son statut de ballon abandonné à celui de sujet d’expérience scientifique de vieillissement en extérieur du cuir travaillé. Maman ne veut pas que je sorte du jardin. Elle a peur. La rivière charrie autant d’eau que de fantasmes. Au fond du jardin, une large porte donne accès à la rivière. Elle est surmontée de pics menaçants, certains mangés par la rouille. Les barreaux m’offrent une vue sur la surface gelée du virage que forme la rivière. La porte est lourde et bruyante. Maman m’entendrait sûrement.  Je pourrais passer par le trou dans le mur…  Papa l’appelle le chemin aux chats, car il les soupçonne de s’introduire chez nous par là. Il en veut pour preuve les excréments qui parsèment son potager. L’an dernier, depuis la fenêtre de ma chambre, j’avais vu un renard entrer par l’ouverture. C’était en automne. J’avais dévalé les escaliers quatre à quatre en espérant tomber nez à nez avec lui. Au diable le manteau, les souliers, les chaussettes, j’avais couru jusqu’au fond du jardin, le cherchant pendant de longues minutes. J’étais rentrée bredouille, trempée de rosée, et perplexe quant au renard magicien.

Je jette un regard vers la maison, personne. Que serait la tentation sans la jouissance d’y céder ?

A3

Sans difficulté, je me retrouve de l’autre côté quelques secondes plus tard. J’ai la sensation de respirer plus. C’est la première fois que je viens, seule.  Le printemps, l’été, on brûle souvent avec papa des après-midis à pêcher. La rivière est immobile. Sur la rive d’en face, la glace a capturé les branches audacieuses qui trempaient leurs extrémités dans le courant frais. Au milieu, des pierres gisent, hétéroclites. Des passants ont dû tenter de briser la couche de glace. Je m’approche. Elle est épaisse. On ne voit même pas au travers. Un pas, deux, je descends. Je glisse. Ma main droite agrippe des racines. Je me lâche. Ma raison retient difficilement mon corps de traverser ces trois mètres de patinoire. Je m’imagine déjà me rattraper aux branches en face. Ce ne serait pas si dur. Mon teint de porcelaine a trouvé un écho dans les cassures sonores autour de moi. Je m’allonge sur la glace pour écouter l’eau prisonnière. Le bonnet relevé, je ne reste pas longtemps l’oreille collée à la surface gelée. La brûlure du froid insensibilise mon oreille. Le bruit me rappelle celui des radiateurs, quand il y a encore de l’air dans les tuyaux.

En relevant la tête, je perçois une tache orange sur le talus. Il est revenu. Si ce n’est lui c’est donc son frère. Un renard fier et espiègle se tient en face de moi. Je me relève, et avance à quatre pattes vers lui, sans bruit. Il m’observe, se tient sur ses gardes. Il semble attendre quelque chose de moi. J’avance encore. Pendant quelques secondes, je pense à ma main plongeant dans l’épaisse fourrure hivernale de l’animal. Il s’allongerait sur le flanc, réclamant à l’image d’un compagnon domestiqué des accolades chaleureuses.

La rivière travaille, ses claquements secs effraient mon ami. Il s’évanouit dans les ronces en trois bonds gracieux. Je me trouve maintenant au milieu du cours d’eau. Je pense aux patineuses, gracieuses parmi les gracieuses.

« Lilou ! »

La voix de maman porte au-delà de la cuisine, des marches, du jardin, du mur, de la rive.

Mon regard balaie le périmètre. Les branches prisonnières sont finalement trop lointaines pour gagner ma confiance. Derrière moi, la rive semble accessible, mais je lui tourne le dos, et je suis dans l’impossibilité de bouger ne serait-ce qu’un cil. Posé devant moi, un corbeau bien décidé à se faire remarquer croasse grassement. Comment ne l’avais-je pas vu ? Il s’envole, lourd, emportant avec lui ses cris gutturaux.

Un bourdonnement grossit vers le champ de Martin. Derrière un relief de pousses de blé argentées se dessine son tracteur. Ici, on reconnaît la marque des tracteurs à leur couleur. Martin a un John Deere, un vert, c’est sa fierté. Le tracteur est énorme, c’est un géant.  Il ne paraît pas si imposant ce matin. Je le trouve même plutôt petit, trop petit pour qu’il me voie en fait. Il semble partir faire le tour de ses mangeoires à gibier. D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais vu Martin se reposer.

Avec, à la lèvre, un doux chant,
Avec, à l’âme, un grand courage,
Il s’en allait trimer aux champs.
Pauvre Martin, pauvre misère,
Creuse la terre, creuse le temps.
Le bruit du tracteur s’éloigne.

A2

« Lilou ! Lilou ! »

Mes genoux claquent de concert avec mes dents.

Mes bras sont écartés, portant l’espoir de pouvoir me retenir à l’air sec et cassant. Maman m’a raconté l’histoire de ce chien qui avait traversé la rivière. Le drame s’est déroulé le premier hiver de leur emménagement. Je n’étais pas née. Mes parents étaient jeunes encore. Papa s’occupait se ramasser des branches sèches pour démarrer un feu dans la cheminée du petit salon. Il avait entendu la bête gémir, et avait accouru. La glace avait cédé sous le poids de l’animal. Le chien avait gratté autour de lui de longues minutes avant de couler. Personne n’avait rien pu faire. La glace trop fragile empêchait de s’approcher.

Je me retourne, et je plonge vers mes racines. Je me hisse sur la berge. Assise au bord de la rivière, je jette un regard à la glace devant moi. Elle paraît intacte, avec son sourire froid du prédateur ayant raté sa proie. Ma main caresse le sol et rencontre un gros caillou. Le pauvre aura moins de chance que moi : la rivière l’avalera sans un bruit. Je me relève, me glisse par le trou dans le jardin.

Plus rien ne retarde mon retour à la maison. Je ne me souviens même pas avoir jeté un regard alentour. Je pousse la porte, la cuisine est baignée d’une chaleur douce et d’une odeur de pot-au-feu. Je fais voler mon manteau, il atterrit sur un fauteuil au velours épais. Dans quelques minutes, nous passerons à table, et je regarderai, par la fenêtre, l’épaisse porte en fer du fond du jardin.

Texte & photos : Aaron

Anna – Part IV (à nos innocences perdues)

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Je ne crois plus au Père-Noël mais je n’ai rien dit à maman et papa.
C’est Rémi qui m’a expliqué, hier à la récrée, que c’est les parents qui achètent les cadeaux, qui les cachent et qui les mettent sous le sapin le soir du réveillon quand on dort. Au début je ne l’ai pas cru et je l’ai traité de gros menteur. Et puis Élise, à la sortie de l’école, m’a dit qu’il avait raison. Mes jambes ont tremblé et j’ai eu l’impression qu’on m’avait volé quelque chose.
Le soir dans mon lit, j’ai pleuré en me cachant sous les couvertures pour ne pas que maman et papa m’entendent. J’ai pleuré et j’ai détesté Rémi et Élise.
Je ne crois plus au Père-Noël et dans quelques semaines c’est Noël.
Ce matin, avant d’aller à l’école, maman m’a dit que demain on allait tous les trois au centre-commercial, comme on fait chaque année, voir les décorations et choisir les cadeaux pour faire ma liste. Je l’ai regardé dans les yeux en faisant un petit signe de la tête ; j’avais une grosse boule dans la gorge.
Je me suis souvenue que l’an dernier on était resté tard, jusqu’à la nuit, pour voir les guirlandes et les jolies lumières des magasins. J’avais couru partout tellement j’étais heureuse ; « tu virevoltes comme un papillon » m’avait dit papa.
À la cantine,  je n’ai rien mangé ce midi. La grosse boule était encore là. Je n’ai pas arrêté de penser à demain et j’ai un peu peur. Mais je suis sûre d’une chose, c’est que je serrerai très fort les mains de maman et de papa quand on choisira mes cadeaux que le Père-Noël aurait dû m’apporter.

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Texte : Alain
Photo 1 : Louise
Photo 2 : Alain 

La composition des nuages

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Devant elle, le feu crépitait, incandescence brute rouge phosphorescent. Les brindilles craquaient, tiges pâles et bleutées dans un bain vif d’ocre palpitant.  Les flammes avides léchaient les végétaux morts, qu’elles étreignaient contre leur cœur brûlant, consumaient férocement puis ratatinaient en une cendre noire, triste et volatile. Le spectacle la fascinait. Ainsi que la chaleur qu’elle ressentait en vagues fiévreuses sur son visage et sur ses avant-bras. La fumée s’élevait en volutes frêles et gracieuses, s’étirant et s’enveloppant telles des algues marines obéissant aux courants, avant de se perdre en un ultime tournoiement dans l’épaisseur du ciel, se fondant aux nuages, nourrissant les nuages même, les chargeant de suie, de cendres et de chaleur.

On lui avait expliqué la composition des nuages, gouttelettes d’eau cristaux de glace, et vapeur d’eau. Mais il n’y avait pas que ça, elle le sentait. On lui avait expliqué l’essentiel et elle avait demandé davantage, voulant comprendre, l’esprit insatisfait. Malgré leurs certitudes, elle ne ressentait que le vide. La faille. Ce quelque chose qui manque pour que l’ensemble s’assemble. Elle doutait encore, bien sûr et, à l’avalanche de ses questions, ne répondait que le silence. Peu importe. Elle ne cesserait jamais de chercher.
Elle s’était installée à deux pas du modeste foyer. Composé de quelques brassées d’herbes et feuilles mortes rassemblées à la hâte dans la cour, il emplissait malgré tout son champ de vision, noyait ses yeux de larmes molles. Elle ne reculait pas. Campée sur ses pieds nus, orteils creusant la poussière, paumes pressées l’une contre l’autre, elle observait, tenant entre ses doigts serrés les dernières brindilles qu’elle avait ramassées.

Il y avait le vent, soufflant la cendre et l’élevant au-dessus de sa tête par dessus les grands arbres du jardin. Il y avait le vent et le ballet délicat de la neige grise encore chargée de chaleur. Il y avait les braises frémissantes et le claquement sec du bois pulvérisé. Il y avait l’air noir, la fumée lourde coulant lentement vers le ciel. Elle n’y voyait plus rien. Pourtant, dans cette obscurité étouffante, elle se sentait aussi proche que possible de la vérité.

Là-haut les nuages attendaient d’être fécondés.

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Texte : Louise

Photo 1 : Alain

Photo 2 : Aaron

Chacun son tour

snoW

C’était mon tour.
Je le savais, dès les premiers signes de la tempête, je savais que c’était mon tour.
À la ferme, on partageait tout, même la tournée des enclos.
Ce jour là, le vent avait commencer à se lever avec le jour. Les volets claquaient, et on entendait le souffle des bourrasques siffler à travers de la porte.
À 17:00, j’ai entendu papa m’appeler. Je savais. Je me suis levé de mon lit, posant mon livre à l’envers pour ne pas perdre ma page, et je me suis avancé vers l’escalier. Papa était en bas, il tenait mon anorak à la main. Il le tenait par la capuche, le manteau balançant doucement.
Je me souviens ne jamais avoir descendu aussi lentement cet escalier.
-Active un peu, il faut faire le tour des enclos, avec ce vent, les barrières ont dû s’ouvrir.
Pas la peine de discuter, ç’aurait été vain. Ici, on grandissait « à la dure ».
j’enfilais mon épais manteau, mes bottes fourrées. Je revois papa me tendre le bonnet de laine tricoté par mamie. Je l’enfonçais jusqu’aux sourcils.
Les vibrations de la porte augmentaient ma peur de sortir. Cela faisait presque sourire papa. Une sorte de baptême du feu, enfin du froid.
Le thermomètre affichait un joli 5 C° en dessous de zéro. J’ai eu du mal à ouvrir la porte, à cause de la congère formée sur le perron.
Maman n’était pas là. Elle n’aimait pas que papa me traite ainsi, « comme un homme ». Je n’étais pas un homme, j’avais 14 ans. Je savais qu’elle me regardait, coincée derrière une fenêtre, dans sa chambre, peut être dans la cuisine. J’avançais sans me retourner. À quoi bon…
Le chemin des enclos, je le connaissais par cœur, j’aurais pu le faire les yeux fermés. Mais aujourd’hui, même les yeux ouverts, je n’y voyais pas plus clair. La neige cinglait mon visage, et le vent m’empêchait d’entendre quoi que ce soit. Et la musique que je cherchais, celle des cloches des bêtes, devait se perdre au grès des portées invisibles. Vous n’avez jamais remarqué que les vents ont des noms très musicaux ? La tramontane, la brise, le suroît, le noroît, le sirocco… C’est uniquement pour faire voyager les mélodies.
Je portais la main en visière devant mon visage pour me protéger. Je progressais comme je pouvais.
Le premier enclos était bien clôturé, et je pouvais percevoir les formes des bêtes regroupées sous le chêne, près des mangeoires.
Au moins, j’avais un repère maintenant, suivre la barrière jusqu’au suivant. Sous la force du vent, les pieux de bois se couchaient. Nous allions avoir beaucoup de travail à remettre tout ça debout après la tempête. Le deuxième enclos n’était plus très loin, 50 mètres, qui en paraissaient 100.
J’ai vu tout de suite que la porte était ouverte. Les bêtes. Où étaient-elles ? La peur les avait peut être retenues de s’échapper. Je pénétrais l’enclos, direction l’abri. 1, 2, 3…7, le compte est bon. Il fallait maintenant refermer ce fichu portail avant que le vent ne cesse de souffler.
Je l’empoignais de toutes mes forces et tirais comme un damné. Rien à faire, la neige bloquait tout.
À l’aide d’une branche de fortune, je grattais pour dégager le tracé du piquet de fermeture.
C’est là, lorsque je l’empoignais de nouveau qu’en tirant, il céda. Je fut projeté en arrière avec une force telle que je ne pus retenir ma chute. En tombant, ma tête a heurté un caillou et je perdis conscience.
Combien de temps s’est écoulé avant que papa ne s’inquiète, je ne le saurai jamais, car lorsqu’il me retrouva, au milieu d’une mare rougeâtre, il était bien trop tard. Je n’étais pas mort de la chute, le sang avait beaucoup coulé car le coup était mal placé. C’est le froid qui avait eu raison de ma vie.
L’anorak ne balance plus.
J’avais 14 ans, et on est pas un homme à 14 ans…

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Texte : Aaron
Photo 1 : Alain
Photo 2 : Louise

terra incognita

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par delà les lointains
aussi éloigné que nos yeux puissent voir
des paysages arides attendent
comme des souvenirs oubliés
d’être ranimés par un être
aux gestes empressés
..
par delà nos corps endormis
au plus profond de nos chairs
des horizons noircis patientent
comme des braises endormies
d’être ravivés par une lueur
aux reflets dorés

Photo-Alain_les_lointains

Photo 1 : Louise

Photo 2 & texte : Alain

Anna – Part III

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Dehors, le vent soufflait, ses larges poumons gorgés de l’air frais et boisé de la forêt plusieurs fois centenaire. Anna portait son ciré jaune et sa jupe orangée, avait chaussé ses bottes et préparé son sac à dos. Petite bouteille d’eau, carnet, feutres et goûter léger. S’appuyant sur la pointe de son parapluie à la manière d’une canne, elle s’immobilisa quelques instants au pas de la porte du chalet. Retenant sa respiration, elle contempla la montagne qui étirait ses pics noirs, élançant haut dans le ciel le drapé soyeux des nuages éthérés. La matière souple et vaporeuse semblait tournoyer autour de la géante de pierre, telle la robe insouciante d’une jeune mariée. Un soleil mitigé glissait quelques rayons timides entres les dentelles fragiles et délicates, teintant d’un crémeux satiné le voile cotonneux.

Un peu plus bas dans la vallée, dans les plis et replis d’une terre concassée, un grand lac calme et étonnamment profond se reposait. Du chalet, niché entre cimes et eaux sombres, l’enfant ne pouvait que le deviner. Mais elle visualisait sans peine sa surface lisse et miroitante, telle une peau lumineuse concentrant en sa fine épaisseur toute la clarté céleste. Sous cette pellicule scintillante, le lac demeurait obstinément impénétrable, recouvrant de ses eaux noires la noire profondeur des roches obsidiennes qui en vallonnaient le fond. Si l’on avait beaucoup de chance et que l’on savait marier patience et discrétion, l’on pouvait apercevoir certaines nuits de pleine lune les silhouettes longilignes de poissons phosphorescents, crevant paisiblement la surface ténébreuse, y traçant de leur corps argentés le plus somptueux des ballets.

De patience et de discrétion, Anna n’en manquait pas. Quant à la chance, elle semblait accompagner le moindre de ses pas. Car, à chaque fois qu’elle avait pu s’y rendre, il ne se passait pas une nuit près du lac sans qu’elle ne put admirer le splendide spectacle, à tel point que tout autre personne qu’elle-même se serait naturellement demandé si ce n’était pas elle qui les attirait. Mais Anna était Anna, et ce genre de considérations lui étaient étrangères. Elle se contentait d’observer avec bonheur, assise, genoux contre sa poitrine, sur une large pierre noire jalonnant le bord sombre du grand lac.

Fragmentaires-N-11-03

Texte : Louise

Photos : Alain

Rencontre

Dès qu’elle l’avait vu, elle savait qu’elle le voudrait, qu’il était fait pour elle.
Il n’avait rien fait pour. Il était juste là, ce dimanche matin. Elle avait décidé de se lever tôt pour aller au marché aux puces. C’est là qu’elle l’avait vu, posé, tranquille, en compagnie d’un lecteur de passage. Oh, il avait dû en entendre des récits d’aventures, des histoires fébriles, d’autres terribles ou romanesques. Peut être même que c’est cela qui l’avait séduite, son côté si sociable, toujours accueillant.
Elle ne savait pas comment s’y prendre. Il était beau vêtu de bleu. Ils seraient si bien assortis, elle qui avait des yeux azuréens. Il fallait qu’elle franchisse le pas. Après, tout s’enchaînerait. Pour le pire, mais surtout pour le meilleur. Des années à passer ensemble, inamovibles.
Deux jours plus tard, il était là, il se tenait au milieu du salon. Elle le poussa contre le mur, et elle s’assit sur lui. Ce fut leur premier contact charnel. Son plus beau canapé.

La canapé bleu

Texte : Aaron

Photo : Louise

Nos vies supersoniques

Fragmentaires-Al-03-01

« Pas le temps – oui, on verra ça ce soir » ;
esquisse d’un sourire en guise d’au-revoir.
Descendre les escaliers quatre à quatre ; l’ascenseur trop lent ;
son enfant dans les bras, contre son cœur ; enlacement bienveillant.
Le laisser à l’école, l’embrasser furtivement ; le câlin sera pour plus tard.
Courir pour attraper son métro ; courir encore et sauter dans son bus dare-dare.

Terminus.
Partout le gris.

À peine lève-t-on les yeux au ciel pour voir l’avion déchirer les nuages.

S’arrêter.
Rêver.

S’imaginer assis sur un siège première classe, en partance
pour une destination de rêve, en quête d’insouciance.
Se rappeler qu’autrefois on accompagnait les départs
avec des mouchoirs levés comme des étendards.
Regarder les gens autour de soi. Sur un petit écran, leurs yeux rivés ;
leurs mains enchaînées à un mini clavier, bien trop occupés à me saluer.

Poursuivre son marathon quotidien en regardant l’avion s’éloigner.
Les voyages sont désormais numériques en 3 ou 4G.

Nos vies – Mach 2.0

Photo : Aaron
Texte : Alain

Être là

Image

«Papa, tâche d’être là… Je ne te demande pas d’être à l’heure… Juste de venir».

Je dois l’admettre, l’exactitude n’est pas ma plus grande qualité. Et j’abusais largement de ce défaut quand je désirais fuir.
Fuir. Ma vie, mes obligations, mes responsabilités. Ma fille avait maintenant 18 ans, et j’avais dû en tout et pour tout changer 5 couches, donné 8 repas. Le père exemplaire. Sa mère ne m’en voulait pas. J’étais comme ça. Mais ce soir, en lisant son message sur mon téléphone, j’ai senti un pincement. Presque un reproche. Me battant contre mes démons tel un héros moyenâgeux, je décidais de me rendre à sa représentation. Il le fallait. J’irai après le travail, je les rejoindrai directement sur place.
Tout le reste de la journée, je ressassais mes manquements, mes absences, tant physiques qu’intellectuelles. Combien de fois m’étais-je fait attraper à rêver, et ne pas entendre la question qui m’était posée lors du repas, d’un échange familial. La famille…un refuge ? Une bâtisse ? Une fortification ? Une prison…
Je quittai le travail bien déterminé à être là pour une fois. Je m’engouffrais dans la bouche de métro, terrorisé à l’idée de ses dents qui se referment sur moi. J’avais 8 stations et un changement. La salle se trouvait vers Belleville. J’en profiterai pour manger un morceau selon l’heure.
Cette rame me paraissait suspecte, à peine j’eus mis un pied dedans, je la sentis contre moi, avec l’objectif de me faire arriver en retard.
Une colère intérieure m’envahit alors.
« Putain ! Pour une fois que je fais un effort (ça m’apprendra) !
5 minutes de retard. Rien, pour moi, on me félicitera peut être.
J’avale les marches quatre à quatre. Au revoir le sandwich.
J’arrive devant la salle, détrempé par une pluie torrentielle. Décidément…
On m’intime de me taire, que le « SPECTACLE » a déjà commencé. À la lumière de mon téléphone portable, je retrouve les miens tant bien que mal. Tout le monde est là. Combien de fois était il resté une place libre ? Ma place… Quelques minutes pour m’installer, et alors seulement je l’ai vue. Ma fille, sublime, bondissant en fuseau noir et tunique rouge. Elle était si légère, si aérienne.
La musique, moderne, envahissait la salle en tournant, avec des basses qui soulevaient le cœur.  Ses gestes remplis de grâce trouvaient un écho dans mes yeux remplis de larmes. Ma fille, que je n’avais jamais vu danser, ma fille, là, superbe, appliquée, investie.
Je me rendais compte que je n’avais pas vu, pas voulu voir grandir mes enfants. Je ne connaissais pas leurs vies. En tous cas, je ne connaissais pas cette vie.
Pour la première fois, je me sentais fier. Et con. Je crois qu’elle m’a vu, car elle a souri en regardant dans ma direction. En tous cas je veux le croire. Oui. C’est sûr. Elle m’a vu et a souri. Ma fille.
J’applaudissais à tout rompre à la fin du spectacle, debout, comme si cet excès pourrait compenser 18 ans d’absence. Je n’étais pas dupe…
Quoi qu’il en soit, c’est ce jour là que je suis devenu papa.

Photo : Alain
Texte  : Aaron

Anna – Part II

grennGRASS

Elle avait quitté ses sandales rouges, les abandonnant précautionneusement à l’orée du champ. Le tissu ocre de sa robe dansait joyeusement entre ses genoux écorchés. Pieds légèrement en dedans, elle faisait face à l’immensité verdoyante pailletée de fleurs jaunes et blanches, ondulant sous la brise d’été. Narguant la chaleur ambiante, la prairie s’étalait fraîche et luxuriante, courant à flanc de colline pour plonger ses brins miroitant jusqu’aux portes du village, un kilomètre en contrebas. Hésitante encore, l’enfant n’osait bouger. Sa main délicate interrompait la valse molle de ses cheveux dans le vent, tentant en vain de caler les boucles souples et soyeuses derrière ses oreilles. Midi sonnait au carillon de l’église et les tintements joyeux rehaussaient le chant monotone des cigales emplissant l’air saturé de chaleur. Tout en bas, les modestes maisonnées en pierre noire s’agglutinaient autour du grand clocher planté dans la vallée comme une épingle sur une carte.

Elle entendit la voix de son père l’appeler dans son dos, la porte de leur vieille 104 claquant à la suite. À regret, elle jeta un rapide regard par dessus son épaule. Assise sur le siège passager, sa mère tendait une main molle et accueillante dans sa direction, lui demandant de venir s’installer à l’arrière. Silencieuse, l’enfant se plongea à nouveau dans la contemplation de la nature qui l’entourait, la peau gorgée du scintillant soleil caressant ses épaules. Tout était si familier. Des brins d’herbe frôlant ses chevilles au parterre multicolore et changeant embrassant l’horizon. Au loin, entre deux maisons accolées, elle reconnaissait la forme familière de celle de sa grand-mère, celle aux volets roses où elle passait tous ses étés. Le cœur explosant de joie, elle cligna des paupières, chassant un quart de seconde l’éblouissante lumière, s’imprégnant de l’odeur forte et fleurie emplissant ses narines. L’air semblait vibrer autour d’elle, chargé d’énergie, raisonnant à l’unisson de son bonheur d’être ici.

Elle écarta les bras, embrassant la clarté du ciel et la force de la terre. Elle écarta les bras, s’abandonnant à elle-même.

Fragmentaires-L-04-03

Photo 1 : Alain

Texte, photo 2 : Louise